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Khetemet, la légende
Chapitre I
Montségur, Ariège, France 17 juillet 2006 - 5 h 30 Combien de fois ai-je grimpé au-dessus des nuages, à l'assaut de cette citadelle... ? Je me souviens de la première fois, en juin 1980. Je me trouvais avec mon grand-père, Jean. Originaire d'une vallée ariégeoise, il avait une passion pour ces vastes paysages sauvages. La limpidité qu'offraient des lacs de montagne, l'accès aux entrailles de la terre que proposaient les grottes, les nombreuses légendes qui se racontaient depuis des lustres au coin des cheminées... tout était là pour faire rêver l'adolescente que j'étais.
- Connais-tu la légende de la dame blanche de Montségur ?, me dit-il. Pendant les orages, tu peux remarquer, sur les murs démantelés du château, une apparition de lumière blanche. Elle marche lentement sur le haut de la muraille... C'est Esclarmonde de Péreilhe. Depuis qu'elle a vécu les derniers instants de la citadelle de Montségur, Esclarmonde ne cesse de revenir sur ces lieux que le temps n'a pas effacés de la mémoire des hommes...
Après avoir traversé le Prat dels cramat, ou le champ des Brûlés, nous abordions à peine la pente raide qui menait au château. Quelques mètres à peine avaient été parcourus que nous nous sommes trouvés face à une stèle de pierre. Erigée en 1960 par Déodat Roché, ce monument avait été installé pour commémorer le souvenir du bûcher de 1244.
- Als catars... vois-tu cette pierre ? Elle a été installée ici pour ne pas oublier.
Mon grand-père m'avait depuis longtemps présenté l'histoire de notre région. Je connaissais l'épopée héroïque de ces défenseurs d'idéaux qu'étaient les cathares. Certes, ils pouvaient également apparaître comme extrémistes dans leurs positions. Accepter d'aller au bûcher pour ne pas renier sa foi pouvait sembler bien étrange.
- Comme Esclarmonde qui revient hanter les murs du château, cette stèle marque celui qui y prête attention.
Il pouvait parler pendant des heures. Possédant une culture dont ses doctorats en histoire médiévale et antique ne représentaient qu'une infime partie, il ponctuait toujours ses exposés de temps sans parole comme si il avait voulu nous faire digérer ses propos. Se pouvait-il que derrière ces histoires et ces légendes, d'autres choses restaient encore à découvrir ? A 12 ans, mon esprit était ailleurs, absorbé par ce que j'attendais de la vie, enfermée dans mes rêves, mes souhaits et mes frustrations. Mes souvenirs en étaient là lorsque je montai en cet été 2006 au sommet du pog de Montségur. Chaque année, j'effectuais ce pèlerinage le jour de mon anniversaire. En juillet, très tôt le matin, personne ne venait perturber le silence qui enveloppait la montagne. Silence ? A vrai dire, il suffisait de s'arrêter quelques instants pour découvrir le paysage sonore habituellement masqué par la vie et l'activité humaines. Comme les étoiles qui semblent disparaître avec la lumière du jour, ces bruits d'oiseaux, d'insectes, ces bruissements de feuilles étaient présents également le jour mais se trouvaient alors étouffés. Je fis une pause au pied de la stèle, semblant garder les lieux. Quelques branches se trouvaient sur le socle de pierre, ainsi que des feuilles de papier : du laurier et des poèmes avaient été déposés ici. Une voiture emprunta la route sinueuse qui menait du village au parking du château. Elle freina mais ne s'arrêta pas, passant son chemin. Je restais donc seule avec mes pensées et mes souvenirs. Le chemin qui menait au château traversait le bois. Celui-ci donnait l'impression étrange de changer de monde. Ce matin là, une brume masquait le château et j'ignorais si j'allais pouvoir admirer le lever du soleil. Je pénétrai donc dans la couche nuageuse, enveloppée d'un drap mystérieux qui étouffait encore les sons lointains. Débouchant de la zone boisée, j'aperçu des ruines de constructions. Il était bien difficile de retrouver, parmi les restes de murs, l'ampleur de ces habitations. Car l'ancien village était situé sur les flancs de la montagne abrupte. Ruelles et maisons avaient constitué le lieu de vie de nombreuses familles à l'époque médiévale. D'autres châteaux avaient eu la chance d'avoir des fouilles archéologiques poussées, ce qui avait permis de retrouver des maisons, des citernes, des cavernes artificielles. Les châteaux de Lastours, au nord de Carcassonne, avaient eu cette chance. Montségur quant à lui semblait exclu de ces recherches scientifiques. Etait-ce par manque d'intérêt ou le fruit d'une volonté délibérée de ne pas fouiller certaines parties de notre passé ? La lumière ambiante était telle que j'avais du utiliser une lampe torche pour marcher de manière sécurisée. Mais soudain, je sortis soudain de la brume, apercevant l'ombre du château à seulement quelques dizaines de mètres de moi. La lune était levée depuis plusieurs heures et irradiait d'une lumière blafarde. On pouvait très nettement voir la partie non éclairée de la Lune, représentant la moitié du disque de notre satellite. Irréelle, la silhouette de Montségur se détachait sur le fond étoilé. Je finis ma progression pédestre pour me retrouver au pied des escaliers métalliques donnant l'accès à la cour intérieure. Personne ne semblait troubler cet instant. Je traversai la porte d'entrée et me dirigeai vers le mur bouclier. A l'est de la citadelle, ce mur très épais offrait une vue extraordinaire. Une chaîne en condamnait l'accès mais bien peu de visiteurs s'en souciaient. Je pris l'escalier de pierre menant au sommet du mur pour retrouver cette vue magnifique. Je me sentis alors comme dans un vaisseau de pierre, dominant les nuages et couvert par la voûte étoilée. Je sortis un drap de bain pour m'installer confortablement. Appelée injustement l'Étoile du berger, la planète Vénus se détachait dans le ciel. Ayant éteint ma lampe et n'ayant que très peu de luminosité parasite, je pouvais alors observer avec bonheur le bras de notre galaxie, la Voie Lactée. Il m'avait fallut 20 minutes pour monter tranquillement au château. L'aube ne tarderait pas à se montrer... Soudain, une étoile filante se détacha du ciel. En provenance de l'horizon sud, semblant émerger des Pyrénées elles-mêmes, ce météore qui entrait dans notre atmosphère faisait partie de l'essaim delta-Aquarides sud, situé dans la constellation du Verseau.
- Fais un vœu, me disait mon grand-père à chaque fois que nous nous trouvions dans une situation équivalente.
Et je répétais alors le seul vœu que je trouvais important... Mes parents avaient disparu alors que je n'avais que 5 ans. Mon grand-père m'avait alors recueillit. Archéologues, mes parents partageaient une passion peu raisonnable pour l'Ancienne Egypte. Partis pour un chantier de fouilles à Louxor en septembre 1973, ils n'avaient plus donné de nouvelle après la guerre du Kippour. Depuis ces événements, mon vœu était de les revoir à nouveau. Peut-être était-ce le moment de tourner la page et de ne pas me réfugier dans un passé que je savais révolu. Je repensai alors à mon grand-père. Lorsqu'il avait disparu à son tour, de manière naturelle cette fois, il m'avait laissé l'ensemble de ses biens mais surtout une enveloppe cachetée. Que renfermait-elle au juste ? Je l'ignorais encore. Les instructions confiées par le notaires étaient claires : je ne devais ouvrir l'enveloppe qu'aujourd'hui. Que pouvait-elle bien me réserver ? Le soleil commençait à éclairer l'horizon. Sa couleur orangée irradiait la surface des nuages, ajoutant un caractère irréel à la couche brumeuse que rien ne semblait pouvoir dissiper.
Le lever du soleil à Montségur... beaucoup d'histoires avaient été écrites à ce propos, en particulier sur le phénomène des archères que l'on pouvait voir le matin du solstice d'été. De nombreuses personnes se regroupaient le matin du 21 juin au sein du donjon pour voir les premiers rayons du soleil traverser les archères. Ce phénomène avait d'ailleurs fait couler beaucoup d'encre. Culte solaire pour les uns, produit du hasard pour les autres, force était de reconnaître que ces archères étaient postérieures à la période cathare. Si nous n'avions aucune trace d'une destruction du château de Raymond de Péreilhe, certains éléments d'architecture ne trompaient pas quant à une datation de la période royale de la citadelle, lorsqu'elle faisait partie, comme beaucoup d'autres fortifications de la région, des éléments marquant la frontière entre la France et l'Aragon. Mais aujourd'hui, personne ne venait troubler le silence, sauf quelques sentinelles comme le coq qui venait de faire son travail quotidien en alertant le village et les environs à l'aube. 6 h 30, le disque solaire vint effleurer la couche cotonneuse puis l'irradia de ses rayons de feu. Rendu énorme par l'atmosphère terrestre, le soleil orangé montait à l'horizon rapidement. Un scarabée vint se poser sur le mur. Simple coïncidence ? Les anciens égyptiens associaient le soleil du matin à Khépri, le dieu-scarabée. "Le dieu Soleil vient chaque matin à l'existence, tout comme il vint à l'existence la Première Fois", nous révèle le Papyrus Carlsberg. Se pouvait-il que ce curieux petit animal se manifeste pour signifier quelque chose ? L'étude des symboles réserve souvent des surprises. Le hasard devient alors insuffisant pour apporter des réponses... Je restai plus d'une demi-heure à contempler l'élévation progressive du soleil dans le ciel. Je descendis du mur-bouclier pour me rendre dans le donjon. Longeant la muraille, je passai devant quelques restes du village médiéval. Empruntant l'escalier de bois, je me rendis à l'intérieur de la pièce aux archères après avoir sauté sur le sol couvert de terre et de mousse. Le phénomène des archères durait plusieurs jours autour du moment du solstice d'été mais nous étions trop éloignés dans le temps par rapport à cette date. Les rayons du soleil illuminaient le mur après avoir traversé les deux premières archères du mur est. Une musique vint perturber mes pensées... La douce mélodie se rapprochait de l'endroit où je me trouvais. Sortant du donjon, je me dirigeai vers la source de la musique. Un jeune homme jouait de la flûte de pan dans la cour du château. Je me plaçai à une dizaine de mètres de lui et vint m'asseoir sur un rocher. Je connaissais bien l'air qu'il jouait. Il s'agissait du Chant du Bouvier, souvent considéré d'origine cathare.
- Quand le bouié ben de laura. Planto sou agulhado...
Les paroles en occitan me vinrent naturellement.
- Merci d'avoir chanté, me dit le musicien.
- Avec plaisir. Sarah, lui répondis-je en lui tendant la main.
- Christian, enchanté.
Cette rencontre musicale ouvrait une nouvelle dimension en ce lieu, à cet instant. Elle démontrait que tout n'était pas perdu. Les morts qui s'étaient sacrifiés ici voici plus de sept siècles ne l'avaient peut-être pas fait pour rien. Les cathares avaient fait le choix de rester conformes à leur foi, au risque de perdre la vie. Presque à la même époque, les templiers avaient également été jusqu'au bout de leur croyances et en avaient été nombreux à être précipités dans les flammes des bûchers. Pourtant, en dehors de leurs origines chrétiennes et d'un imaginaire récent, peu de choses reliaient les cathares aux templiers. Les cathares étaient essentiellement des mystiques impliqués dans un monde qu'ils jugeaient imparfait. Les templiers représentaient la principale organisation médiévale à la fois religieuse et militaire, bâtie pour protéger les routes menant en Terre Sainte et le Saint-Sépulcre. Les premiers aidaient les pauvres âmes, les autres combattaient et protégeaient tout en structurant ce qui aurait pu devenir la première entreprise internationale indépendante de l'organisation féodale. Mais l'Ordre du Temple avait finalement été supprimé. Au croisement des intérêts et enjeux politiques du roi de France Philippe le Bel et de la papauté, les templiers n'avaient pas mesuré le fait qu'ils étaient décalés de leur époque. Leur organisation était obsolète du fait qu'elle avait perdu sa raison d'être vis-à-vis des terres chrétiennes du Moyen Orient. Elle était également bien trop en avance pour les pouvoirs en place. Le Moyen Âge et son tissage de liens entre l'empereur, les rois et les familles seigneuriales alourdissaient toute tentative d'initiative en matière d'organisation trans-nationale. Redescendant par le chemin que j'avais emprunté deux heures plus tôt, mes pensées s'orientèrent vers ce Moyen Âge que notre imaginaire résumait souvent à l'esprit chevaleresque et guerrier...
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