Khetemet
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Khetemet, l'aventure continue...

Khetemet, la légende
Chapitre II

Temple de Paris
12 octobre 1307 - 20 h 30


La nuit était tombée et quelques ombres seulement animaient les rues de Paris. En cet automne 1307, Philippe le Bel avait à nouveau imposé le couvre-feu. Dévaluations monétaires, intrigues, confiscation des biens appartenant aux banquiers lombards, expulsion des Juifs, attentat contre le Pape Boniface VIII, tous les événements au cœur desquels le roi se trouvait rendaient l'atmosphère de la ville lourde et suspicieuse. Depuis un an, des postes de commissaires examinateurs au Châtelet avaient même été créés. Vêtus de la longue robe symbolisant le pouvoir judiciaire, ces représentants du roi imposaient un calme relatif face aux velléités de révolte.

Mais en ce soir d'octobre, tout semblait calme et rien ne semblait pouvoir troubler le silence. Rompant l'ambiance nocturne, le bruit de chevaux au galop prit une dimension de cataclysme. Traversant les rues étroites, trois cavaliers chevauchaient rapidement, comme les flèches d'un arc invisible. Montures noires et robes de bure sombre leur donnaient une allure apocalyptique. Les rares passants s'écartèrent pour leur laisser le passage.

- Halte ! Qui va là ?

Arrivés devant l'entrée de l'enclos du Temple, les trois cavaliers ralentirent et s'arrêtèrent devant les gardes. L'un des cavaliers descendit de son cheval et releva sa capuche. Le visage sombre et sévère, il répondit en tendant un linge blanc replié sur lui-même :

La Tour du Temple de Paris, d'après un dessin de Nicolle (extrait du livre ''Le treizième siècle artistique'', par A. Lecoy de la Marche, 1889)

- La Tour du Temple de Paris, d'après un dessin de Nicolle -
(extrait du livre "Le treizième siècle artistique", par A. Lecoy de la Marche, 1889)

- Vas dire au maître souverain Jacques de Molay que nous devons nous entretenir immédiatement.

La cape blanche ornée de la croix rouge pattée des chevaliers du Temple tranchait avec la tenue des trois cavaliers. Un silence se fit puis le sergent fit un geste à son compagnon d'arme. Celui-ci prit l'objet et s'enfonça dans la nuit.

De longues minutes défilèrent avant que le sergent ne revienne à la poterne. Il fit signe aux cavaliers de le suivre. Mettant pied à terre également, les deux cavaliers suivirent le premier qui avait emboîté le pas du templier. Les chevaux restèrent à l'entrée et quatre ombres traversèrent, guidés par une torche, l'espace qui les séparait du donjon. Immense construction carrée dont les angles étaient décorés de tourelles effilées, le grand donjon du temple imposait sa présence au cœur de la zone que l'ordre possédait au sein de la ville.

Poussant la lourde porte en bois, le soldat posa sa torche sur le mur. Une série d'anneaux métalliques fixés au mur permettait de ne pas s'en encombrer. L'intérieur était éclairé par de nombreuses torches régulièrement changées afin d'assurer un éclairage continu tout au long de la nuit.

Le groupe monta les escaliers en spirale et s'arrêta devant une nouvelle porte massive. Toc, toc... toc. Trois coups frappés de manière codée permirent de préciser l'objet de la demande.

- Entrez !

La voix forte de Jacques de Molay trahissait la personnalité d'un combattant, plus habitué à se faire obéir sur un champ de bataille qu'à se mouvoir dans les méandres politiques devenus pourtant son occupation principale après son retour d'Orient. La chute de Saint-Jean d'Acres en 1291, avait précipité l'installation des troupes de l'ordre en Europe. L'arrivée du grand maître et de ses soldats au cœur de Paris n'avait pas provoqué que de la satisfaction au sein du pouvoir en place...

La porte s'ouvrit et les trois pèlerins s'introduisirent dans la salle au plafond haut et voûté. La porte se referma, laissant le soldat à l'entrée. Celui-ci reprit le chemin de la poterne.

  Le soldat reprit le chemin de la poterne... (dessin & infographie : Sylvia Beaud (Mahé))

- Le soldat reprit le chemin de la poterne... -
(dessin & infographie : Sylvia Beaud (Mahé))

- Ainsi, le jour est venu. Aurais-je faillit à ma tâche ?
- Les organisations humaines ne sont pas éternelles, souverain maître, répondit l'un des trois visiteurs. Comme nous, elles naissent, vivent et disparaissent selon la volonté de Dieu.

Sur une massive table en bois, était déposé le petit linge blanc au milieu duquel reposait une branche de laurier.

- Votre voyage s'est-il bien passé ? S'enquit Jacques de Molay.
- L'Italie n'est pas le bout du monde mais les temps incertains rendent toutefois la route dangereuse.

A 42 ans, Dante Alighieri n'était pas inconnu du chef de l'ordre. Plusieurs occasions leur avaient été données de se croiser mais il ignorait qu'il avait d'autres occupations que la poésie, l'écriture et la politique. L'enquête sur les templiers demandée quelques semaines plut tôt par Philippe le Bel avait déjà donné lieu à plusieurs mises en garde de la part du poète italien. Ses positions ardentes pour les guelfes, soutenant le pape, lui avaient imposé l'exil de sa ville natale. Mais il semblait que ce positionnement politique ne soit pas la seule raison de son départ de Florence.

- Maître, je vous présente mes deux compagnons de voyage, Jean et Béatrice. Mais leurs noms n'ont pas d'importance...

Ils retirèrent leur capuche, laissant apparaître leurs visages.

- Ainsi, ce n'est pas seulement une légende. Votre communauté accepte les femmes.
- Mais ce n'est guère le moment d'approfondir cette question. Avez-vous conservé ici le joyau que nous sommes venus chercher ?

De quelques années son aîné, "Jean" était beaucoup plus grand que son compagnon de voyage. Sa barbe sombre ne suffisait pas à masquer ses origines orientales. Cela ne pouvait choquer le grand maître, lui-même ayant rencontré de nombreux sarrasins en Terre Sainte. Mais se retrouver au cœur même de la plus importante organisation militaire chrétienne, avec un poète, un musulman et une femme avait quelque chose d'irréel.

La lumière mouvante du feu de cheminée projetait les ombres sur les murs froids et sombres de la salle. Le vent s'engouffrait par de nombreux interstices, les fenêtres en bois ne pouvant faire étanchéité.

- Depuis près de deux siècles, nous protégeons ce trésor. Nos ambitions nous ont parfois fait oublier notre véritable mission mais vos prédécesseurs se sont toujours chargés de nous la rappeler.

Jacques de Molay se dirigea vers un coffre en bois d'apparence sobre et couvert d'une peau tannée. Découvrant le coffre, il l'ouvrit et en sorti un linceul d'un blanc pur, contrastant nettement avec la cape du maître, couleur de lin naturel. Précautionneusement, il prit l'objet et le déposa sur la grande table.

- Maître, vous connaissez les raisons pour lesquelles nous sommes ici, précisa Béatrice. Veuillez vous retirer. Nous vous inviterons à nous rejoindre dans quelques instants.

Avec son visage fin, ses yeux mutins et ses longs cheveux noirs, Béatrice avait maintes fois fait l'objet de convoitises de la part des grands seigneurs. Elle avait refusé de suivre cette voie. En ces heures sombres, son profond regard ne laissait pas de place à la discussion. Le grand maître s'inclina et se dirigea vers la porte.

Se retrouvant seuls dans la pénombre, ils se placèrent autour de l'objet déposé sur la table. Découvrant chacun une partie du tissus, ils firent apparaître une épée. Elle était composée d'un manche en bois clair et d'une lame brillante qui tranchait avec la garde et le pommeau sombres. Le pommeau était évidé, comme si quelque chose en avait été retiré. Les flammes de la cheminée se reflétaient sur la lame lui donnant un aspect mouvant, presque vivant. L'épée paraissait flamboyante.

- Nous voici à nouveau réunis pour reprendre et protéger cette lueur d'espoir.
- Notre communauté défie le temps, mais nous devons aujourd'hui encore entrer dans l'ombre afin de faire disparaître cet objet de pouvoir.
- Ma sœur, mon frère, recueillons-nous avant de procéder...

Les trois visiteurs observèrent quelques minutes de silence avant d'imposer leurs mains au-dessus de l'épée posée sur le linge blanc.

Resté en dehors de la pièce, Jacques de Molay, grand maître des templiers, priait. Il savait ce que signifiait la présence de la communauté en ces lieux. Lorsqu'il avait rejoint l'Ordre du Temple, il avait juré obéissance. Lorsqu'il était devenu grand maître, il avait du renouveler cette observance mais également promettre sa loyauté envers trois personnes dont il ignorait l'identité. Il savait seulement qu'ils se présenteraient munis d'un symbole, celui qu'il venait de recevoir. Les trois représentants étaient présents lors de son investiture quelques années auparavant, mais leur identité n'avait pas été révélée. Ils avaient conservé leurs habits sombres, la capuche rabattue sur leurs visages. Seule la nature du symbole avait été communiquée au nouveau grand maître afin qu'il puisse les reconnaître, le cas échéant.

Soudain, une vive lumière éclaira la pièce dans laquelle étaient restés les membres de la communauté. Ce fut un éclair rouge orangé qui illumina le sol sous la porte. Aucun bruit ne filtrait plus lorsque la porte s'ouvrit à nouveau. Le drap blanc était de nouveau refermé sur son contenu mais une légère vapeur trahissait la chaleur qui en émanait.

- Maître souverain, nous estimons que vous avez le droit de savoir ce qui vient d'être réalisé.
- Je ne le requière point mais si vous m'en jugez digne...

L'atmosphère était sensiblement plus chaude et une odeur de métal forgé avait envahit la salle. La conversation ne dura pas très longtemps. Le grand maître devait faire évacuer d'autres objets car même si il avait du mal à en appréhender l'importance, il sentait le danger qui rôdait autour de l'ordre.

- Nous allons nous retirer et nous ne nous reverrons probablement plus, maître. Nos informations sont malheureusement claires quant au projet du roi. Demain, une opération de police sera menée contre vous sur l'ensemble de son territoire. Prenez garde !
- Je vous remercie et je garde la foi et la confiance envers le pape. L'avenir de l'ordre est entre ses mains.
- Ses mains ne sont plus de son seul ressort. L'acharnement de Philippe IV envers son prédécesseur a été jusqu'à en provoquer la mort. Rien n'arrête le roi de fer. Adieu... et que la Vierge vous vienne en aide.
- Adieu.

Les trois ombres reprirent le chemin de la poterne puis, après avoir récupéré leurs montures, disparurent dans la nuit. L'épée avait quitté le domaine de juridiction de l'Ordre des Templiers.

Dans tout le royaume de France, au matin du vendredi 13 octobre 1307, de nombreux templiers présents dans les commanderies et châteaux furent arrêtés par des officiers du roi. Il fallut 7 longues années à Philippe le Bel pour arriver à mettre son projet à exécution. Exécution est bien le terme car de nombreux chevaliers et dignitaires moururent dans les flammes des bûchers ou sous les tortures inquisitoriales. Le grand maître Jacques de Molay lui-même, avec le Précepteur de Normandie Geoffroy de Charnay, termina sa vie, brûlé vif, sur l'île de la Cité, à Paris...

Pour en savoir plus sur les templiers :

- Templiers.org
- Sélection de liens sur les templiers
- Suggestion d'ouvrages sur les templiers
Éditeur du site - Histophile - Égypte antique - Moyen-Âge - Cathares - Templiers
Occitanie - Armurerie médiévale - Armurerie du Soleil levant - Histoire & symboles
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