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Chapitre III
Montségur, Ariège, France 17 juillet 2006 - 8 h La brume se dissipait lentement autour du pog, comme si les rayons du soleil avaient réussi à l'écarter. Depuis la route qui serpentait le long de la montagne, je pouvais admirer la citadelle semblant dominer le monde. Etait-ce une domination ou le fait d'être sur un autre plan ? Je repris le chemin du village, empruntant la route sinueuse et quelques raccourcis traversant le talus. Le village se réveillait. Environ 120 personnes vivaient à Montségur, par continuité familiale ou par choix. Le lacet goudronné me conduisit vers le parking où j'avais laissé ma voiture. Passant à côté de l'office de tourisme, longeant les murs de l'église, je pris le chemin de l'hôtel Costes, dans lequel je venais régulièrement depuis de nombreuses années. Outre la valeur sentimentale que j'y accordais du fait de mes souvenirs, cet hôtel avait accueilli de nombreuses personnes très attachées au catharisme. Poètes, historiens, archéologues et passionnés avaient passé de longues soirées à discuter, échanger, voire confronter des positions sur ce passé semblant pourtant si proche. De par sa position dans la montagne que rendait l'accès difficile durant l'hiver, le village semblait en dehors du temps, plus proche des cathares que des bruits et perturbations de la civilisation du XXIe siècle. Arrivée devant la porte de l'hôtel, je perçus des voix. Je n'étais donc pas seule à apprécier la douceur matinale en ces lieux. En effet, deux tables étaient dressées et 5 personnes appréciaient leur petit-déjeuner d'où venait une agréable odeur de café chaud.
- Bonjour.
- Bonjour. Etes-vous allée au château ce matin ?
Derrière le bar, un jeune homme souriant m'avait accueillie.
- Oui, comme chaque année. J'ai eu peur de ne pas pouvoir le voir car une brume enveloppait les ruines ce matin. Mais je me suis finalement trouvée au-dessus de la couche et le spectacle n'en a été que plus impressionnant.
- C'est encore plus beau lorsqu'il émerge des nuages. Café ? Thé ?
- Café s'il vous plait.
Je me rendis au fond de la salle pour m'asseoir à une table. Je sortis l'enveloppe qui m'avait été laissée par mon grand-père et sur laquelle il était inscrit, de son écriture très travaillée "à ouvrir le 17 juillet 2006". Depuis les quelques mois que j'avais cette enveloppe en ma possession, ma curiosité avait été maîtrisée par le profond respect que je portais à mon grand-père. Je m'interrogeais toutefois sur les motivations de son auteur et surtout sur son contenu. Un cachet en cire rouge scellait l'enveloppe épaisse. Le sceau portait un symbole que je connaissais bien : la plume de Maât. Sa présence en ces lieux semblait décalée. Etait-ce un clin d'œil de mon grand-père ? Se pouvait-il que des liens existent au-delà de ce que l'histoire nous enseignait aujourd'hui ? Maât, déesse de la justice et de l'ordre était un élément majeur de la mythologie égyptienne. Présente sur tous les temples en bas ou hauts reliefs mais également dans la scène du Dernier Jugement, la déesse ou son signe, la plume, représentait ce que tout égyptien devait réaliser : œuvrer pour l'équilibre. De la balance permettant de peser l'âme du défunt, la plume n'avait pas quitté la symbolique de la justice, encore présente de nos jours dans les signes des métiers s'y rapportant. La balance et la plume avaient traversé les âges. Mais à Montségur... Je n'ignorais pas l'importance de cette civilisation pour mon grand-père mais dans le village de Montségur, en 2006, je trouvais presque incongru d'ouvrir une enveloppe telle que celle-ci. Dans l'angle de la salle de restaurant, j'entrepris cependant de l'ouvrir, après avoir pris une longue inspiration. Une lettre s'y trouvait, accompagné d'une feuille pliée et de trois autres enveloppes sur lesquelles étaient inscrites des dates. Je pris la lettre entre les mains, et en entrepris la lecture.
"Chère Sarah,
Bon anniversaire. Lorsque tu découvriras cette lettre, je ne serai plus dans le monde des hommes. Nous avons passé de longues heures ensemble et je me suis efforcé de guider tes pas vers ton chemin. Tu l'ignores encore mais tu dois désormais partir pour une quête. Elle attend depuis plusieurs millénaires. Il ne s'agit pas d'un privilège mais d'une mission qui ne pouvait être réalisée plus tôt. Les précédentes tentatives se sont toutes soldées par des échecs. Une conjonction de phénomènes doit permettre aujourd'hui de reprendre une tâche qui a été contrecarrée voici bien longtemps. J'aurais souhaité pouvoir t'aider dans cette aventure mais je savais que tu devais la vivre seule, ou presque. Deux personnes se présenteront à toi dans les prochains jours, porteurs d'une branche de laurier qui te permettra de les reconnaître. Suis-les et fais en sorte que la phrase attribuée à tord à Guillaume Bélibaste devienne une réalité : Al cap dels sèt cent ans, verdejara lo laurèl. Puisse le peu de sagesse que j'ai essayé de te transmettre t'aider sur ton chemin. Méfie toi de l'épée, son pouvoir est double et peut devenir dangereux entre de mauvaises mains. Respecte bien les dates auxquelles tu dois ouvrir les enveloppes. Ceci te permettra de ne pas brûler des étapes importantes. Dans le coffre de mon bureau, tu trouveras 9 autres enveloppes cachetées, avec des dates avant lesquelles tu ne devras pas les ouvrir. Ces quelques rochers émergeant de l'eau tumultueuse du temps et des hommes te guideront vers la lumière. Garde toujours ces enveloppes auprès de toi et détruis les après en avoir pris connaissance. Je t'embrasse. Jean" La feuille contenait deux phrases énigmatiques : Par le théâtre divin, tu trouveras la victoire. Le porteur en est la clé. Je me trouvais donc lancée dans une aventure dont j'ignorais tout. Seule la confiance que j'avais en mon grand-père pouvait me conforter dans l'idée de suivre cette voie d'apparence floue et dont l'objectif m'échappait. La porte du restaurant s'ouvrit à nouveau et je reconnus le musicien qui jouait de la flûte dans la cour du château, quelques heures auparavant. Je refermai l'enveloppe et la remis dans mon sac.
- Aurions-nous les mêmes habitudes ? Après la visite matinale au château, rien de tel qu'un bon café accompagné de croissants ! Puis-je me mettre à votre table ?
Je n'avais pas remarqué que les autres tables étaient désormais vides. Absorbée par la lecture de la lettre, je n'avais pas prêté attention aux personnes qui déjeunaient également. Nous étions donc seuls dans la salle.
- Avec plaisir.
- J'ai rapporté ceci du château, dit-il en me tendant une branche de laurier. C'est surprenant ce que l'on peut trouver.
- Ce laurier aurait-il un rapport avec les cathares ? lui demandai-je.
- Voici près de sept siècles, Guillaume Bélibaste aurait prédit "dans sept siècles, le laurier reverdira". Les légendes cachent souvent des vérités.
Puis nous échangeâmes sur l'histoire des cathares, leurs croyances et surtout sur leur destin dramatique dont Montségur représentait un témoin qui traversait les siècles. Avaient-ils réellement eu un trésor en leur possession ? Les traces historiques permettaient d'attester le départ précipité de 4 personnes la veille de la reddition de la place forte. Les recherches des historiens avaient même permis de retrouver la trace de ce trésor en Lombardie. Il s'agissait d'un trésor au sens monétaire, trésorerie de l'organisation, transférée dans le but de la faire renaître ailleurs. Mais se pouvait-il que les défenseurs de Montségur aient également autre chose à mettre en lieux sûrs ?
- 10 heures ! Je n'ai pas vu le temps passer. J'avais prévu de visiter d'autres citadelles de la région.
- Quelle forteresse avez-vous décidé de visiter aujourd'hui ? me demanda Christian.
- Peyrepertuse et Quéribus. Puilaurens si j'en ai le temps. J'ai toujours apprécié ces citadelles du vertige, surtout Peyrepertuse.
- Je vois que vous connaissez les ouvrages de Michel Roquebert. C'est à lui que l'on doit l'appellation des "citadelles du vertige". Ce livre est aujourd'hui ancien mais il reste un incontournable pour tous les passionnés.
- En effet. Je sais que des animations sont prévues aujourd'hui à Peyrepertuse. J'ai pris contact avec l'office de tourisme des Hautes Corbières à Cucugnan et je sais qu'une reconstitution des Frères d'armes est prévue. Egoïstement, j'aurais préféré avoir le château pour moi seule, mais voir revivre le campement médiéval peut avoir également son charme...
- Je vous laisse donc à votre périple. Restez-vous longtemps dans les environs ?
- Oui, j'ai réservé quelques jours à Montségur.
- Alors nous nous reverrons peut-être bientôt. Bonne visite.
- Bonne journée.
Après avoir déposé quelques affaires dans ma chambre, je repris le chemin du parking sur lequel j'avais laissé ma voiture. Le texte de mon grand-père me revenait à l'esprit.
Empruntant la route qui conduisait au château de Puivert, célèbre pour les musiciens et troubadours qui ornaient une salle du donjon, je me mis à réfléchir sur cette première énigme...
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