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Chapitre VII
Quéribus, Aude, France 17 juillet 2006 - 22 h 15 Pénétrant dans le donjon, je fus surprise de ne plus entendre de bruit, comme si les visiteurs nocturnes avaient disparu dans la pénombre. L'ambiance du donjon était envoûtante. Jouant avec la lumière extérieure, la fenêtre à meneaux formait une empreinte cruciforme sur le sol. Certes, il manquait de nombreux éléments d'architecture par rapport à la citadelle telle qu'elle était du temps de Xacbert de Barbeira1, au XIIIe siècle. Les ouvertures caractéristiques de l'utilisation des armes à feu étaient postérieures mais certains éléments de pierre dataient de l'époque de la Croisade albigeoise. Cependant, le plus surprenant dans ce donjon restait la colonne de pierre qui semblait soutenir l'ensemble de la construction. La grande pièce abritant auparavant plusieurs niveaux était nommée la salle du pilier ou salle du palmier. Les arcs de pierre auraient également pu passer pour le témoignage figé d'une fontaine.
Un silence sépulcral régnait ici, perturbé de temps à autres par quelques bruissements du vent s'engouffrant par les portes et fenêtres. La présence d'un être surnaturel ne m'aurait pas surpris à cet instant, tant l'ambiance préparait à une telle rencontre. Empruntant les escaliers de pierre, je pénétrai dans un sas donnant accès à un couloir creusé dans la pierre. Utiliser la lumière de mon téléphone portable devint alors la seule manière d'éviter de tomber du fait des aspérités du sol. Je savais qu'au bas de ce petit tunnel se trouvaient des ouvertures qui donnaient une vue imprenable sur la vallée située au sud de la Roque del castel sur laquelle reposait Quéribus. En effet, après les marches ébauchées dans la roche, je me retrouvai face à une impasse. Plusieurs ouvertures permettaient cependant d'admirer une partie du paysage. L'utilisation de cette galerie semblait militairement surprenante car elle n'offrait aucun d'angle à protéger. A moins que l'apparente impasse ne fut qu'un leurre permettant un accès à d'autres galeries souterraines. Les légendes étaient nombreuses à propos de galeries situées sous les châteaux médiévaux. Très souvent, ces légendes reposaient sur une réalité, les assiégés ayant prévu la possibilité d'une fuite discrète ou simplement des échanges affranchis des barrières des lignes ennemies. Je me promis de revenir en ces lieux, mieux équipée pour étudier les détails de cette apparente impasse... Remontant les escaliers, je passai près de la salle dans laquelle Fernand Niel avait remarqué un phénomène lors des solstices2. Le premier rayon du soleil éclairait de manière particulière le fond de la pièce. Mythe ou réalité ? Je devrais également revenir ici pour m'en faire une idée.
Je me tournai vers le point le plus haut de la montagne de Quéribus. A l'est de l'implantation de la place forte, le terrain dominait celle-ci de quelques dizaines de mètres. Les constructeurs ne s'y étaient d'ailleurs pas trompés car l'épaisseur du mur à cet endroit était impressionnante, formant un mur bouclier sans ouverture, comme au château de Montségur. Était-ce seulement le hasard du terrain qui expliquait cette similitude ? Outre les phénomènes visibles au moment des solstices, les deux constructions possédaient chacune un mur épais et borgne. Ceux-ci étaient également orientés. Ils se situaient à l'orient des citadelles. Deux ombres marchaient sur le terrain dégagé. Il s'agissait probablement des personnes dont j'avais perçu les voix. Arrivées au sommet de la colline, elles s'arrêtèrent et semblèrent parcourir du regard les environs. La chaleur était retombée, laissant la place à une température agréable. Je m'assis sur un rebord des créneaux de pierre pour reprendre le fil de cette journée surprenante. De la lettre de mon grand-père aux énigmes qu'il m'avait laissées, je me trouvais dans un questionnement où les réponses semblaient se trouver dans mon passé, dans ce qu'il m'avait appris. Le choix du 17 juillet n'était certainement pas neutre, mais je doutais que mon anniversaire soit la seule raison de ce choix. En effet, cette date représentait également, du temps des Anciens Égyptiens, le jour de la naissance d'Isis. Bâti sur trois saisons de quatre mois, le calendrier égyptien comportait également cinq jours épagomènes, consacrés aux dieux Osiris, Horus, Seth, Isis et Nephtys. Le 17 juillet correspondait justement à la naissance d'Isis...4 Je ne pouvais en effet m'empêcher de chercher dans l'Antiquité certaines pistes de réflexion. Le sceau qui figurait sur le cachet de cire sellant l'enveloppe et portant la plume de Maât ne pouvait que me conforter dans cette voie. Pourtant, les deux premières énigmes semblaient me conduire vers un passé moins reculé. Etait-ce seulement l'ambiance médiévale des lieux que j'avais visités depuis l'aube qui me laissait cette impression ? Je n'arrivais en effet pas à faire le lien entre l'Antiquité et la période médiévale. Mais il est souvent nécessaire de briser l'apparente linéarité du temps pour comprendre l'histoire. Je repris l'enveloppe et les deux premières lettres. Les deux suivantes mentionnaient respectivement les dates des 17 et 18 juillet. Trois énigmes pour ce premier jour. Cela ne pouvait correspondre seulement à mon anniversaire. Je relus les deux premières lettres puis ouvris la troisième. Comme les précédentes, la feuille mentionnait une nouvelle énigme à résoudre : Dans le chaos naît l'ordre. Par celui qui fut annoncé par la Pythie, tu devras retrouver le nombre. Comme la première énigme, celle-ci était constituée de deux "étages". A moi de les identifier... Les deux ombres avaient quitté le sommet du roc escarpé et j'entendis le bruit des véhicules quitter le parking. Je me trouvais donc probablement seule. Je pris le chemin du retour. De l'escalier de pierre à la salle du palmier, puis les différentes cours et le chemin étroit, je me rendis en quelques minutes à mon véhicule. Comme en descendant de Montségur le matin même, j'avais cette impression de redescendre sur terre, après un voyage dans une autre dimension. Ces citadelles avaient cette particularité de sembler hors du temps.
Peu encombrée en cette heure tardive, la route me permit de rejoindre Montségur plus rapidement qu'à l'aller. Je fus au village peu après minuit. Montségur avait bien changé depuis les années où je m'y rendais avec Jean, mon grand-père. L'éclairage moderne avait fait disparaître l'ambiance irréelle de ce village. Lorsque je venais, quelques années auparavant, j'avais alors l'impression d'être dans une bulle intemporelle. Ce sentiment se retrouvait au sommet du pog, mais depuis longtemps, le village était "entré dans le siècle". Montségur restait néanmoins un symbole fort de cette Occitanie vaincue par les armes et la violence. L'hôtel Costes était encore ouvert. L'imposant chien des propriétaires gardait l'entrée de la salle de déjeuner. La table était dressée pour le lendemain. Je retrouvai ma chambre avec le plaisir que l'on devine, après une longue journée chargée de découvertes et de questions. La victoire, les ténèbres et la lumière, le chaos et l'ordre, les trois premières énigmes me donnaient l'impression d'avoir entrouvert une porte mystérieuse. Ces éléments me semblaient intimement liés à l'histoire de la région, mais pas seulement. Oubliant la lampe de chevet, je plongeai dans un sommeil agité...
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