Khetemet
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Khetemet, l'aventure continue...

Khetemet, la légende
Chapitre VIII

Le Sinaï. C'est dans ce cadre aride qu'il faut placer les grands souvenirs sinaïtiques : Dieu donnant la loi à Moïse, l'adoration du veau d'or...
- Le Sinaï -
(extrait du livre Album de Terre Sainte, 1896)

Al-Arish, nord-est du Sinaï
2 avril 1118 - 9 h


Baudouin avait toujours préféré les armes à la spiritualité. La voie qui lui avait été tracée de par sa position familiale n'avait donc pas été suivie. Parti en Terre Sainte pour la Première croisade, il avait réussi à prendre le titre de comte d'Edesse à la suite de la mort de Thoros. Ce dernier avait trouvé la mort lors d'une émeute à laquelle Baudouin n'était pas étranger.

Son frère, Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, avait préféré le titre d'Avoué du Saint-Sépulcre. Baudouin de Boulogne était donc le premier véritable roi de Jérusalem, sous le nom de Baudouin I er.

Stratège vis-à-vis des alliances politiques, n'hésitant pas à répudier ses épouses pour consolider une meilleure position avec une autre héritière, le roi Baudouin I er n'avait pas que des amis dans son entourage. De nombreux chevaliers, dont ceux originaires de Champagne, ne suivaient pas ses humeurs. Baudouin aurait souhaité les écarter mais les positions du comte champenois et se ses vassaux étaient suffisamment établies pour qu'ils n'aient rien à craindre, ou presque.

En cette chaude journée, à la limite du désert du Sinaï, Baudouin repensait à sa vie. Contraint par Rome il avait du abandonner celle qui lui avait tant apportée. Son troisième mariage avec Adélaïde de Sicile, veuve du comte Roger I er, lui avaient permis de récupérer une dote considérable... mais le pouvoir spirituel l'avait emporté. L'année précédente, il avait du l'abandonner. Rendu furieux par cette décision, Baudouin semblait alors avoir cherché une autre solution pour remplir sa salle des trésors et financer ses projets.

Parti avec plus de 600 hommes, chevaliers et fantassins, le roi avait pris la route de l'Egypte. Après avoir pris sans violence la ville de Farama, il avait atteint le Nil. Pris de fièvre et craignant pour sa santé, il avait alors décidé de retourner à Jérusalem. Longeant la côte, il était sur le chemin du retour lorsque la maladie le rendit incapable de continuer.

Plusieurs chevaliers se tenaient debout devant le roi, assis sur un grand siège en bois sombre. Vêtus de cottes de mailles ornées de capes à leurs couleurs, les hommes d'armes attendaient. Le roi avait remis à plus tard son expédition en Egypte. De ce voyage, il ne reviendrait finalement pas vivant.

- Sire, pourquoi sommes-nous venus ici alors que le travail est encore immense à Jérusalem et sur nos terres ? Nous avons formé une ligne de protection et constitué des points de liaison maritime. Arsouf, Césarée, Saint-Jean-d'Acre, Beyrouth, Sagette... cela ne devrait-il pas suffire ?

La question brûlait les lèvres de tous, mais un seul osait la poser, Eustache de Grenier, comte de Sagette1 et de Césarée.

- La question n'est pas de savoir pourquoi mais quand nous pourrons prendre possession de ces territoires. Jérusalem n'est qu'une étape.

Ces paroles auraient pu passer pour hérétiques aux yeux des européens qui étaient restés sur leurs terres occidentales, mais depuis quelques années, les chevaliers avaient adopté un autre regard sur l'Orient. Pour les pèlerins, Jérusalem était le but ultime de leur voyage, avec ses Lieux saints. Pour les nouveaux résidents, les états latins d'Orient étaient une opportunité extraordinaire. Mais ils étaient également remplis de dangers. Ceux-ci n'étaient d'ailleurs pas toujours du côté des sarrasins.

- Messires, laissez-moi seul avec le comte Eustache.

Les ordres du roi de Jérusalem n'étaient pas contestés. Les chevaliers quittèrent la tente. Le cliquetis des épées sur les armures les accompagna alors qu'ils rejoignaient leurs propres campements.

- Fidèle ami, le temps est venu pour moi de quitter le domaine terrestre. Je ne reverrai pas le soleil se lever sur la ville de Jérusalem. Je dois vous instruire de certaines choses afin que vous remplissiez votre devoir.
- Sire, je comprends que vous soyez souffrant, mais ne vous précipitez pas vous-mêmes dans le tombeau...
- Cessez donc vos politesses, comte, et écoutez-moi ! Depuis le Concile de Clairmont2, en 1095, beaucoup de choses ont bouleversé mes croyances. J'étais venu en Terre Sainte libérer le Saint Sépulcre et j'ai compris que le véritable enjeu était ailleurs. Certes, nous n'avons pas été un bon exemple lors de la prise de la ville saint mais nous étions tous persuadés d'œuvrer pour une cause noble et juste. Le comte de Champagne a essayé de me dissuader de venir en Egypte car c'est là que le Royaume franc doit s'étendre en Orient. Assisté de ses chevaliers, il protège ce que nous ne pouvons toucher nous-mêmes. Par réaction, j'ai organisé ce voyage mais j'aurais du me méfier d'eux. Ils m'ont empoisonné, non pas avec un poison que l'on avale mais avec un venin plus dangereux encore. Ils m'ont caché leurs véritables motivations pour venir en Terre Sainte.
- Sire, je croyais que ces nobles chevaliers étaient des fidèles défenseurs de la Chrétienté ?
- Peut-être est-ce le bain que j'ai pris dans le Nil qui a eu raison de ma force, mais peu importe. Oui, ils le sont, mais ils sont surtout les vassaux du pape. Vous savez ce qui m'a été retiré en la personne d'Adélaïde. Le Royaume de Jérusalem est aujourd'hui un vaste échiquier où les pions que nous sommes sont manipulés par Rome. Vous ne devez pas laisser les choses ainsi et vous devez reprendre le juste chemin, retrouver les trésors qui ont traversé les siècles, bien avant le passage de notre Seigneur Jésus-Christ sur ce sol saint.
- Sire...
- Oui, je vous le dis à présent, nous ne sommes pas venus chercher les reliques du Christ mais d'autres trésors beaucoup plus anciens. Vous devrez vous défier de la Maison de Champagne car elle possède l'ensemble des cartes pour comprendre le jeu qui se trame dans notre dos. Ne les laissez pas faire...

La voix du roi se faisait de plus en plus faible. Au fur et à mesure qu'il exposait ses vœux pour l'avenir, son interlocuteur prenait la mesure de la tâche qu'il se voyait confiée. Se méfier du comte de Champagne et de ses vassaux ? Certes, comme toutes les maisons seigneuriales installées en Terre Sainte, celle de Champagne portait de nombreuses ambitions. Il y avait également la proximité de Bernard, installé à Clairvaux, près de Troyes depuis trois ans. Mais était-ce suffisant pour se défier d'eux plus que de la riche famille du comte de Toulouse ? Ce dernier n'avait-il d'ailleurs pas faillit devenir lui-même roi de Jérusalem ?

- Le comte de Champagne veut reprendre le Vase sacré. Si il s'en empare, il contrôlera l'Eglise, il contrôlera le monde.
- Le Vase sacré ?
- Depuis des temps immémoriaux, celui-ci est conservé et protégé par quelques personnes, trois exactement. Ils se nomment la Communauté du Laurier. Leur pouvoir est immense même si bien peu de personnes peuvent s'enorgueillir de les avoir rencontrés. Ils font et défont les royaumes, jugeant les pouvoirs en place selon leurs idéaux... J'ai surpris un échange d'Hugues de Payns à ce propos et ce que j'ai appris dépasse ce que j'aurais pu imaginer.
- Qui sont-ils ?
- Je l'ignore moi-même. Je sais seulement que leur origine est à chercher en Egypte, peut-être même au-delà. C'est la raison pour laquelle j'avais organisé cette expédition militaire. J'aurais de toute manière été confronté à des difficultés car leur refuge est situé en Haute Egypte. Avec 600 hommes, nous n'aurions certainement pas pu les débusquer.

Vase sacré3, Communauté du Laurier, Maison de Champagne... ces mots s'entrechoquaient dans l'esprit du comte Eustache. Il connaissait trop bien son roi pour lui attribuer des propos sans fondement. Mais son analyse était-elle aussi juste ?

- C'est un complot, Eustache, c'est un complot diabolique qui vise ni plus ni moins qu'à renverser notre système féodal et à prendre le contrôle du monde chrétien.

L'entretien dura plusieurs heures. S'apparentant plus à un exposé du roi qu'à un véritable dialogue entre les deux personnages, il se prolongea jusqu'au coucher du soleil. L'horizon se teintait de rouge lorsque le roi de Jérusalem rendit son dernier soupir.

Le comte ne souhaitait pas reprendre la succession de Baudouin sur le trône de Jérusalem. Il chercherait à œuvrer pour mieux comprendre, voire contrecarrer, les actions de ce petit groupe dont il ignorait l'existence la matin même.

Notes :

1 nom donné à la ville de Sidon (Saida) pendant les Croisades
2 aujourd'hui Clermont-Ferrand
3 le Graal ne fera son apparition dans la littérature occidentale que quelques décennies plus tard,
   sous la plume de Chrétien de Troyes

Pour en savoir plus sur Baudouin I er, roi de Jérusalem :

- Encyclopédie Wikipédia : Baudouin de Boulogne, Baudouin I er de Jérusalem
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