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Chapitre XI
Montségur, Ariège, France 18 juillet 2006 - 20 h Il m'avait fallut plus de temps pour retourner au cœur de l'Ariège que le matin même pour me rendre à La Couvertoirade. La période estivale ne favorisait guère la fluidité de la circulation. Ma voiture garée, je me dirigeai vers l'hôtel. Sur la place de l'église, Christian et l'homme qui l'accompagnait semblaient m'avoir attendu depuis le matin. Assis sur un banc, ils discutaient tranquillement.
- Bonsoir. M'auriez-vous attendue toute la journée ? Leur demandai-je en souriant.
- Bonsoir Sarah. Non, rassurez-vous, nous n'avons pas été soudés à ce banc depuis de matin, me répondit Christian.
- Bonsoir Sarah. Enchanté de faire votre connaissance.
Je remarquai alors le pendentif que l'un et l'autre portaient. Une branche de laurier... Comment avais-je pu ne pas le remarquer autour du cou de Christian lors de notre première rencontre ? Les longues feuilles effilées formaient un enchevêtrement très esthétique et mystérieux. Fidèle à mon impulsivité qui n'offrait pas que des avantages, je résolus de les questionner.
- Hier, je n'avais pas remarqué votre pendentif, Christian.
- La branche que je vous ai présentée n'a semble-t-il pas plus attiré votre attention.
- En effet, je restais enfermée dans ce que j'avais vu quelques heures plus tôt au château. Montségur me donne toujours l'impression d'être retirée du monde, dans une bulle que le temps ignore.
- Les symboles traversent les siècles mais sont souvent déviés de leur sens initial. Ceux qui utilisent aujourd'hui le laurier en ignorent le plus souvent l'origine et le véritable sens. Nous avons bien connu votre grand-père, Sarah. Nous avons longuement préparé ensemble votre venue... et notre rencontre.
Christian me donnait l'impression de cacher plus de choses qu'il ne m'en révélait.
- Je m'appelle Yanis. Désolé d'en revenir à des questions triviales mais ne pourrions-nous pas prolonger cette discussion autour d'une table ?
L'homme qui accompagnait Christian avait prit la parole sur un ton calme mais qui ne laissait pas de place au doute. Le charisme naturel qui émanait de cet homme était troublant. Il m'aurait révélé pouvoir lire dans les pensée que je n'en aurais pas été surprise !
- Voici une Excellente idée, répondis-je. Que diriez-vous de nous retrouver d'ici un quart d'heure à l'hôtel Costes ? Je demanderai une table tranquille. Il semble que cela soit possible en cette période de l'année.
- Très bien, Sarah. A tout à l'heure, me répondirent-ils.
Nous nous retrouvâmes donc sur la terrasse, désertée par les estivants pour la salle intérieure. Il faisait frais mais nous bénéficions de la tranquillité nécessaire à notre discussion.
- Comment avez-vous connu mon grand-père ? Débutai-je avec impatience.
- Notre aventure est longue. Jean nous a rejoint voici une vingtaine d'années. Christian n'était pas encore des nôtres à cette époque, répondit avec ambivalence Yanis.
- Dans la lettre qu'il vous a laissée, il vous a donc parlé de ce symbole qui nous lie, le laurier, continua Christian en oubliant ma question. Son origine remonte à la nuit des temps mais nous aurons l'occasion d'y revenir. Jean a travaillé pendant de nombreuses années avec nous. Vos parents n'ont pas suivi son chemin mais ont permis de vous le préparer. Votre destin vous rejoint enfin mais il faut encore passer plusieurs étapes...
- Il nous avait remis son pendentif avant de disparaître, continua Yanis. Le voici. Il vous est destiné.
Il me tendit le pendentif que je pris délicatement. J'eus alors l'impression de détenir un trésor entre les mains. Finement réalisées, les feuilles de laurier semblaient briller d'une lumière surnaturelle.
- Seuls ces trois pendentifs existent. Ils ont été fabriqués voici bien longtemps dans un matériau qui n'est plus guère utilisé de nos jours, l'électrum, alliage naturel d'or et d'argent. Celui-ci vous revient. Son sens vous sera révélé progressivement.
Des dizaines de questions m'assaillaient mais je sentais que le moment des révélations n'était pas venu. De manière surprenante, je ne me sentais pas frustrée de ne pas pouvoir comprendre de ce qui m'attendait. Je me trouvais sur un chemin, guidée par le visible mais également l'invisible.
- Nous espérons pouvoir faire reverdir le laurier, reprit Christian. Cette renaissance est attendue depuis plusieurs siècles.
- La lettre de mon grand-père faisait référence à cette tradition, en la rapprochant de Guillaume Bélibaste.
- En effet, cette légende tenace possède pourtant un fond de vérité car le laurier a bien été présent dans la communauté cathare de Montségur, mais Guillaume Bélibaste l'ignorait très certainement. Cependant, considérer cela comme un hasard revient à reconnaître notre incapacité à comprendre les méandres de l'histoire et du temps. Ce n'est pas la réalité des faits qui est importante dans les légendes, mais les symboles qu'elles véhiculent. L'histoire cache bien des choses que les légendes révèlent à ceux qui cherchent et transgressent certaines "évidences".
Je m'étais toujours méfiée des personnes qui faisaient des raccourcis avec l'histoire et inventant des filiations ésotériques mais il me semblait me trouver devant un autre phénomène. Au-delà des structures et organisations humaines, certains invariants remontaient bien à la nuit des temps. Une analyse purement rationnelle et factuelle risquait souvent de nous faire passer à côté de choses essentielles...
- Sarah, avez-vous résolu les quatre premières énigmes confiées par votre grand-père ?
- Je le pense, même si je ne peux en être certaine. Depuis hier, j'ai beaucoup réfléchi et peu dormi en vérité.
Je présentai alors ce que j'avais découvert en approfondissant les quatre premières questions laissées par Jean, mon grand-père. Par les réactions de mes deux interlocuteurs, il me sembla être sur le bon chemin.
- En effet, vous avez raison. Maintenant, il est important d'assembler ces quatre briques élémentaires pour en comprendre le sens car ces énigmes n'ont pas été mises au point par hasard, me répondit Christian. Un homme, un livre, un nombre et un lieu : cela doit vous préparer à ce qui va suivre. Les quatre premières étapes constituent un puzzle mais également une introduction au vrai chemin que vous devez maintenant parcourir.
- En cherchant dans l'histoire (les hommes), la littérature (les livres), l'algèbre (les nombres), la géométrie et la géographie (les lieux), vous découvrirez les outils qui vous seront nécessaires à votre initiation, continua Yanis. Car c'est bien d'une initiation dont il s'agit, et vous devrez la vivre seule. Ce ne sont pas les sociétés secrètes qui initient. Les chercheurs pénètrent seuls dans l'univers intemporel des symboles. Les structures humaines peuvent parfois nous aider... mais elles nous enferment le plus souvent dans des certitudes voire dans des futilités de position sociale. Le vrai chemin se situe à l'intérieur et non pas dans la société humaine qui possède, en revanche, l'immense capacité à nous placer devant un vaste champ d'expériences, compléta Yanis.
- "Le but réel de l'initiation, ce n'est pas seulement la restauration de l'"état édénique" qui n'est qu'une étape sur la route qui doit mener bien plus haut, puisque c'est au delà de cette étape que commence le "voyage céleste" ; ce but, c'est la conquête active des états "supra-humains"". Cette citation de René Guénon dans son ouvrage Ésotérisme de Dante est intéressante à méditer, intervint Christian. Il faut seulement se méfier de l'interprétation du terme "supra-humain". Je préfère la vision de Teilard de Chardin, avec son "point Oméga", apex de convergence de l'évolution.
La discussion dura très longtemps. J'avais besoin de comprendre mais je ressentais que le temps n'était pas venu. Un long travail devait être effectué avant de pouvoir faire coïncider les briques dont je disposais mais auxquelles il manquait encore de nombreux compléments pour former cette forme de fresque symbolique. Il ne s'agissait pas d'assimiler un savoir immense mais d'en comprendre la colonne vertébrale afin d'en dégager l'essentiel.
- Vous avez le temps avant de passer à la deuxième phase de votre périple spirituel car la cinquième étape n'est programmée que le 23 septembre, me dit Christian.
- Pour l'équinoxe d'automne ?
- Oui Sarah, compléta Yanis, mais c'est surtout pour le passage à la saison d'automne. Entre temps, je vous invite à fouiller dans la bibliothèque de votre grand-père pour y trouver et approfondir les connaissances qui vous manquent. Suivez les pistes qui vous ont été proposées et n'hésitez pas à en sortir si vous êtes interpellée par des sentier en friche. Vous ne devez cependant pas oublier que vous ne devez pas devenir une bibliothèque ambulante mais que vous devez en revanche détenir les principales clés symboliques qui permettent de dépasser le cadre dans lequel nos cinq sens et notre société nous enferment. La compréhension et l'acception du fait que nous ne sommes pas limités à notre véhicule terrestre sont une étape à la fois basique et fondamentale pour progresser. Si l'homme avait cette conscience non limitée à son enveloppe charnelle, nul doute que la terre serait moins menacée aujourd'hui. Mais ce débat ne peut être développé ce soir.
Christian et Yanis se levèrent en le saluant.
- Nous vous retrouverons en Bretagne, au dolmen de la Roche aux fées, dans l'Ille-et-Vilaine, au lever du soleil, le 23 septembre prochain, précisa Christian.
S'enfonçant dans la nuit, les deux silhouettes quittèrent la terrasse de l'hôtel-restaurant. Je restai quelques minutes à réfléchir à cette soirée surprenante. Surprenante ? Non, finalement, elle s'inscrivait parfaitement dans la logique de ce j'avais vécu depuis la veille. Ce que j'avais appris durant cette soirée m'avait éclairée sur mes premières approches guidées par les énigmes. Ce qui me semblait incohérent prenait progressivement du sens. Tout apprentissage suivait le même chemin parsemé de doutes et de lumière. Je disposais donc plus de deux mois pour poursuivre cette aventure...
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