Khetemet
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Khetemet, l'aventure continue...

Khetemet, la légende
Chapitre XII

La forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (autour de la source de Barenton)

- La forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Forge de Paimpont1, Brocéliande, Ille-et-Vilaine, France
3 novembre 1110 - 22 h 30


Alternant l'utilisation du feu et de l'eau, le forgeron martelait le métal depuis plusieurs jours. Progressivement, la matière prenait forme et ressemblait fidèlement au plan qu'il devait suivre avec attention. Commande particulière, cette épée était réalisée intégralement en métal, y compris le manche qui serait recouvert d'une tresse métallique. D'autres caractéristiques devaient également la rendre singulière, mais le maître artisan ne connaissait pas encore tous les détails de son œuvre.

Il avait encore à l'esprit cette jeune femme à la beauté surnaturelle qui lui avait rendu visite quelques semaines auparavant. Décontenancé devant la noblesse qui émanait de sa silhouette, il en avait même oublié de la saluer. Mais elle ne semblait y attacher aucune importance. L'avance pécuniaire qui lui avait été faite couvrait largement les frais correspondant à la réalisation de l'épée et il n'avait donc pas refusé lorsque la commande lui avait été proposée. Pour lui qui rêvait de partir en Terre Sainte pour se construire une nouvelle vie, cette opportunité lui semblait miraculeuse. Sa femme et ses deux enfants avaient été emportés quelques mois auparavant par une épidémie aveugle et sans pitié...

La nuit tombée, le travail du forgeron touchait à sa fin. L'épée était conforme à l'esquisse qui lui avait été confiée sur le parchemin qui restait en permanence à ses côtés. Il devrait encore effectuer des finitions sur la poignée mais également réaliser la partie mobile de la garde. En effet, celle-ci possédait la particularité d'avoir deux positions, facilitant le transport mais proposant une protection plus large lors d'un combat. Deux véritables griffes rétractables viendraient ainsi élargir la garde et permettraient de bloquer l'épée de l'adversaire.

L'arrivée de deux chevaux interrompit les réflexions de Fabrice, le forgeron. Il reconnu aussitôt la forme longiligne de sa commanditaire mais fut surpris de constater qu'un chevalier l'accompagnait. Grand, imposant, celui-ci contrastait avec l'allure souple de la jeune femme qu'il accompagnait. Il avait juré de ne rien dévoiler de son ouvrage. Jamais il ne trahirait son engagement.

Les deux arrivants descendirent de leurs chevaux et allèrent au devant du forgeron qui les accueillit en souriant.

- Bonsoir maître forgeron. Avez-vous pu progresser dans votre travail ? S'enquit la jeune femme. Le temps que nous avions convenu était-il suffisant ?
- Oui, mon ouvrage touche à sa fin mais je devrai tout de même terminer la garde et la poignée plus tard. Je ne pourrai le faire que lorsque le métal sera froid, répondit-il.

La forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (autour de la source de Barenton)
- La forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Fabrice tenait encore le métal avec la pince mais formait celui-ci avec beaucoup plus de précision et de douceur que pendant les premières étapes du forgeage. Ce travail était long et minutieux car de la manière dont était fabriquée l'épée dépendrait sa solidité et sa durée de vie.

- Je n'ai jamais travaillé un métal comme celui que vous m'avez confié, continua-t-il.
- En effet, nous l'avons ramené de Terre Sainte. C'est un acier, mais dans lequel certains composants subtils permettent de donner des caractéristiques différentes. Souplesse et dureté sont ainsi associées. Je ne peux cependant vous en dire plus.

L'homme parlait avec une voix dont le ton trahissait l'habitude de diriger et de se faire respecter. S'agissait-il d'un chevalier de l'ombre ou d'un seigneur revenant de Terre Sainte ? Fabrice n'osait poser la question qui pourtant lui brûlait les lèvres.

- Comme je vous l'avais exposé lors de notre première rencontre, nous avons besoin de graver la lame de cette épée, reprit la jeune femme. Ce travail doit être réalisé sur le métal rougeoyant. Nous avons avec nous les outils nécessaires. La couleur de l'acier vous paraît elle correspondre au moment opportun pour le faire ?
- Oui, regardez, le métal commence à refroidir et vous pouvez constater des zones plus sombres où les inscriptions pourront demeurer après le refroidissement, même brutal.
- Nous avons besoin de rester seuls pendant quelques heures pour effectuer cette opération. Sans être aussi habile au travail du métal que vous, mon ami saura doser la chaleur de votre foyer pour conserver la température nécessaire. Nous nous retrouverons demain à l'aube. Partez sans crainte.
- Ma demeure est la vôtre et je ne suis guère éloigné. Je me repose dans cette bâtisse située à seulement quelques mètres de la forge, répondit-il en indiquant une maisonnette en pierre mal ajustées. Si vous avez besoin de moi, je suis à votre service.

Fabrice s'éloignât en conservant tout de même quelques interrogations à propos de ces deux personnes qu'il ne reverrait sans doute jamais. Mais son projet de départ en Terre Sainte était plus fort que ses doutes. Cette occasion se représenterait-elle ? Avec le pécule qu'il disposerait bientôt, il pourrait alors entreprendre le voyage qu'il attendait maintenant avec impatience.

- Hugues, pouvez-vous sortir le parchemin ? demanda la femme aux longs cheveux noirs.
- Le voici, répondit le chevalier.

A la lumière, le rouleau faisait apparaître un long dessin entrelacé où plusieurs symboles se distinguaient. Une branche ornée de feuilles tournait autour d'un corps de serpent. Au cœur de cette association symbolique surprenante, figurait un étrange dessin dont les origines remontaient à la nuit des temps. Celui-ci ressemblait à une plume.

- Voici la signature de votre lame, Mélusine. Comme nous l'avions conçue, elle associe la dualité avec notre mission sacrée. Le symbole de notre communauté se mélange avec le serpent primordial qui représente l'éternité. Au-delà de cette organisation que nous perpétuons depuis des millénaires, le sacré est éternel, intemporel, inaltérable. Mais l'ordre ne peut exister sans le désordre. Tels sont, en synthèse, les messages que nous devons maintenir en dehors des dégradations du temps et transmettre à nos successeurs afin de les faire resurgir lorsque l'Homme sera prêt.

Pendant plusieurs heures, Hugues et Mélusine tracèrent les dessins dans le métal avec une sorte de pointe fine transparente, ressemblant à un diamant. Il alternèrent la réalisation de l'empreinte avec les périodes de chauffe de la lame afin qu'elle reste dans l'état propice à conserver les traits ainsi réalisés. De nombreuses lames étaient gravées depuis des siècles, portant ainsi symboles et armoiries, aidant les chevaliers et soldats dans leurs missions sacrées. Mais bien peu l'étaient de cette manière. Il s'agissait de repousser le métal en le creusant alors qu'il était dans un état transitoire entre le liquide et le solide. Le plus délicat restait cet équilibre délicat de la température, devant permettre la réalisation et la pérennité du tracé à la surface de la matière.

C'est seulement à l'aube que la gravure fut terminée. Les yeux tirés, les deux étranges personnages s'assirent sur un banc en bois situé au fond de la forge. Réveillé depuis peu, le forgeron sortit de sa petite maison et les rejoignit.

- Bonjour. Avez-vous pu terminer votre ouvrage ? demanda-t-il.
- Oui, merci, lui répondit Mélusine. Il vous reste à terminer la garde et la poignée de l'épée.
- Cela ne sera pas long. Les éléments sont prêts. Je dois seulement les ajuster et les assembler. Je n'ai jamais vu de pareil métal. Aucun acier ne brille autant après son forgeage. Avec le soleil, il donne l'impression de rayonner lui-même. Cette épée semble magique.
- Cet acier est en effet d'une rare qualité. Nous vous laissons terminer votre travail. Nous accorderez-vous un endroit pour nous reposer quelques heures avant de partir ?
- Ma maison est la vôtre. Elle est modeste mais vous y trouverez le nécessaire pour vous allonger et reprendre des forces après cette longue nuit de labeur.

Coucher de soleil dans la forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (dans les environs de l'arbre doré et du lac de Merlin)
- La forêt de Paimpont, ou forêt de Brocéliande (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Hugues et Mélusine s'éclipsèrent pendant que le Fabrice terminait la fabrication de l'épée. Lorsqu'il la prit en main, il sentit qu'elle avait changée depuis la veille. Les gravures visibles sur le haut de la lame n'étaient pas seulement esthétiques. Elles semblaient avoir donné vie à l'épée. Les anciens pensaient que les mots étaient porteurs de vie. Cette épée semblait fabriquée dans un métal inconnu et détenait une puissance extraordinaire, révélée par les dessins et symboles qui ornaient la lame. Discrets, les entrelacs semblaient vivre avec les rayons du soleil, passant de la couleur métal au noir profond, puis semblant s'évanouir sous certains angles. Le forgeron n'avait jamais vu une pareille lame, ni de gravure de ce type. Plusieurs dessins lui échappaient mais il reconnu tout de même le corps d'un serpent.

En fin de matinée, l'épée était terminée et les deux visiteurs avaient récupéré, semblait-il, suffisamment d'énergie pour reprendre la route, ce qu'ils firent après avoir remercié le forgeron, au-delà même de ce qui avait été convenu au départ.

- Prenez ces quelques pièces, maître forgeron. Nous nous reverrons peut-être en Orient, avait lancé Hugues, le chevalier. Votre destin vous y attend. Vous y trouverez également de quoi changer votre manière de comprendre le monde. Nul ne se rend en Terre Sainte sans vivre une aventure qui replace les choses à leur juste place.
- A bientôt, maître forgeron, avait complété Mélusine. Merci pour votre travail. Il s'inscrit dans un plan qui nous dépasse. Nous sommes tous des bâtisseurs et ce que vous avez réalisé s'apparente à une clé de voûte.
- Merci... et adieu, avait-il répondu en les regardant s'éloigner.

Fabrice ne pouvait s'empêcher de rêver à son voyage en Orient. Depuis la disparition de sa proche famille, il en rêvait. Dès le lendemain, il entreprendrait son périple sans espoir de retour. Comme beaucoup d'autres, il avait contribué au destin sans en comprendre les enjeux ni même le sens. Il avait œuvré pour l'équilibre, cet état difficile à obtenir et surtout à maintenir tant le monde des hommes était propice à privilégier le désordre.

Note :

1 La tradition révèle que le travail métallurgique est très ancien dans la forêt de Brocéliande.
   La présence de minerai de fer explique sans aucun doute le développement de cette activité
   qui prit un essor industriel au XVIIe siècle.
   Pour en savoir plus : fr.wikipedia.org/wiki/Paimpont#Le_pass.C3.A9_m.C3.A9tallurgique
   Depuis quelques années, un programme de revalorisation est en marche pour faire découvrir au public
   les forges de Paimpont.
   Pour en savoir plus : www.broceliande-pays.com/?Vers-une-renaissance-des-Forges-de-Paimpont
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