Khetemet
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Khetemet, l'aventure continue...

Khetemet, la légende
Chapitre XIV

Saint-Malo, Ille et Vilaine, France
23 septembre 2006 - 11 h


Après une heure et demi de route, contournant la ville de Rennes, j'arrivai aux environs de Saint-Malo. Un autre dolmen de la "Roche aux fées" avait été indiqué à une vingtaine de kilomètres au sud mon lieu de destination. Je me promis de visiter un jour cette allée couverte située aux environs du golf de Saint-Malo, près du hameau de Tressé. L'association des fées aux monuments mégalithiques était fréquente mais deux toponymies identiques à seulement quelques dizaines de kilomètres de distance ne pouvaient me laisser indifférente. La Bretagne et ses légendes envoûtaient les visiteurs et curieux qui découvraient les dolmens, menhirs et forêts enchantées...

Une autre indication m'interpella, à propos des "Rochers sculptés". Je décidai de m'y rendre afin de découvrir cette curiosité. Suivant une route sinueuse, j'approchai du bord de mer. Arrivée sur un parking en terre battue, je laissai mon véhicule pour admirer la vue sur l'océan. Une île se découpait sur le chenal, donnant l'impression d'être dans un autre monde où le règne minéral dominait encore.

L'île de La Bigne (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- L'île de La Bigne (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

La visite des Rochers sculptés me conforta dans cette impression d'un monde lithique étrange, prêt à livrer des secrets. Du Dolmen des fées aux Rochers sculptés en passant par l'île de La Bigne située en face de moi, un univers figé semblait vouloir sortir de sa longue léthargie attendant la venue d'un magicien. Merlin et la Forêt de Brocéliande n'étaient pas très loin...

Après m'être acquittée du droit d'entrée et écouté les explications sommaires de la personne qui en gardait l'entrée, je suivis le parcours aménagé dans la roche. Dominant l'océan, un parc de près de 500 m² créé par l'abbé Adolphe Fouré (1839-1910) offrait au visiteur environ 300 personnages sculptés et immortalisés dans la pierre. Devenu sourd et muet à la suite d'une attaque cérébrale, le prêtre avait alors choisi de mettre en scène la légende des Rothéneuf, famille de corsaires, pirates et nobles au tempérament réputé sanguinaire. Il lui avait fallu 25 ans pour réaliser cet ensemble surprenant. Des personnages grimaçants rappelant parfois les gargouilles médiévales des cathédrales donnaient l'impression d'avoir été immobilisées par un sort.

Les Rochers sculptés (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- Les Rochers sculptés (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Ma visite dura plus d'une demi-heure. J'abandonnai les visages de pierre à leur immortel destin pour rejoindre le centre ville de Saint-Malo. Je connaissais peu la ville mais j'avais eu la chance de pouvoir réserver dans un hôtel apparemment bien situé, près des thermes. Après avoir pris possession de ma chambre, je sortis de l'immeuble afin de me rendre sur la baie.

Du fait de la marée basse, le sable s'étendait en une vaste plage, laissant un territoire vierge aux promeneurs. Une avancée en béton menait à des rochers isolés. Quelques personnes parcouraient ce mur paraissant inutile du fait du niveau de l'eau. J'empruntai ce passage pour me reposer sur la roche sombre. Encore de la pierre...

Je repensai à mon expérience matinale au Dolmen des fées, ma rencontre avec Christian et Yanis et surtout à cette épée qui m'avait été remise. Remise, c'est bien la conclusion à laquelle j'avais abouti alors même que je l'avais trouvée au fond du dolmen. Preuve attestant de ce que j'avais vécu, cette épée me semblait chargée d'histoire voilée d'une aura de mystères. Mais en reprenant le fil de cette singulière expérience, je réfléchissais à l'épée d'une manière plus générale, symbole du pouvoir temporel, de puissance mais également de noblesse et même de sagesse. Bien peu de symboles pouvaient être retrouvés dans toutes les civilisations. Pour les non-violents, comme Gandhi1, l'épée représentait également la force brutale qui semble vouloir régner sur Terre depuis des millénaires. Pour les samouraïs dont le code du Bushido2 - la voie (do) du guerrier (bushi ) - imposait une noblesse d'âme et de comportement, le katana, sabre japonais et symbole de cette classe militaire représentait autre chose qu'une arme mortelle. Malheureusement, l'homme a toujours possédé une capacité infinie à déformer ce qui peut être beau et n'en conserver que les aspects les plus vils. Mais était-ce humain ou cela ne reflétait-il pas le désordre, le chaos que la physique moderne appelle l'entropie de l'Univers ?

L'épée et le sabre restaient des objets symboliques forts, à tel point qu'ils étaient encore largement utilisés dans les cérémonies officielles comme celles des académiciens ou plus confidentielles, dans certaines organisations "discrètes". L'approche symbolique des objets permettait souvent de briser l'apparente linéarité du temps et les cloisonnements que nous établissions pour comprendre le monde. Seuls les amérindiens semblaient avoir ignoré cette arme blanche3. Mais la vision partiale que nous pouvons en avoir aujourd'hui ne peut réellement nous faire comprendre cette culture que l'Occident a quasiment fait disparaître.

Les religions ne sont pas non plus restées neutres vis-à-vis des armes blanches. Outre l'image des guerriers croisés de notre Moyen Âge occidental, bien d'autres histoires et légendes mettent en scène des épées. Rares sont nos contemporains qui connaissent l'existence de "l'épée des prophètes" par exemple, qui porte une inscription en arabe avec les noms de David, Salomon, Moïse, Aaron, Josué, Zacharie, Jean, Jésus, et Mahomet. Aujourd'hui exposée au musée Topkapi à Istanbul (Turquie), cette épée dont le véritable nom est Al-Battar, devrait être utilisée par Jésus quand il reviendra sur Terre pour vaincre l'antéchrist Dajjal4. Chrétiens et Musulmans partagent bien d'autres choses que la foi en une vérité écrite dans un livre...

Dans la mythologie indienne le roi Gangès, fils du Ganges, aurait laissé à son empire un talisman constitué de sept épées. Elles auraient été fabriquées dans un alliage inconnu, comme le mithril inventé par Tolkien dans "Le Seigneur des Anneaux". Ce géant de près de 5 mètres aurait ainsi permis d'empêcher tout fléau d'approcher de ses 60 cités5. Ce roi civilisateur et guerrier fut assassiné, comme l'Osiris égyptien. Fut-il à l'origine de ce mythe des Deux Terres ?

En Chine, l'un des huit immortels6, Lu Dongbin, disposait d'une épée magique qui lui avait été confiée par un dragon de feu. Ayant renoncé au monde terrestre, on raconte qu'il aime encore se mélanger aux simples mortels, récompensant les bons et punissant les méchants. Il combattrait l'ignorance, la passion et l'agressivité à l'aide de son épée. Vaste tâche en vérité...

Bien peu d'artefacts étaient autant chargés de valeur et de symboles. La fin de la classe des samouraïs (1867) avait d'ailleurs été accompagnée de l'interdiction du port des sabres (1876). Ce n'était pas non plus un hasard si le gouvernement japonais fut chargé, en 1947, de recenser et détruire les lames militaires.

Objet magique confié par les dieux, épée surnaturelle dont la lame est gravée de caractères mystérieux, noblesse du sabre qui requière des mois de fabrication et des années d'expérience... les raisons peuvent être infinies pour qu'un sabre ou une épée se trouvent au cœur d'une aventure ou d'une légende.

Saint-Malo (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- Saint-Malo (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Assise sur un rocher semblant émerger d'une mer de sable, je réfléchissais à ce symbole qui défiait le temps. Malgré l'Internet et la bombe atomique, l'épée restait un symbole de puissance. Pratiquants d'arts martiaux, passionnés de reconstitutions médiévales ou engagés dans des jeux de rôles en grandeur nature, beaucoup de nos contemporains conservaient cet attrait singulier. Escrime, iaïdo, kendo ou batto do permettaient encore de nous découvrir dans l'action et la méditation.

Mes pensées vagabondaient afin de comprendre, si je le pouvais, la signification de ce que j'avais découvert au Dolmen de la Roche aux fées. Cette épée semblait sortir d'une légende. Je l'avais laissée dans ma voiture par soucis de discrétion mais son image restait gravée dans ma mémoire. Avait-elle un nom ? Quelle était son histoire ? A qui avait-elle appartenu ? Elle me semblait avoir une histoire à raconter. Comme tout objet, il était évident que l'usage pouvait l'associer au bien ou au mal. Cependant, cette épée se situait au-delà. Etait-ce seulement la présence du signe de Maât sur la lame ?

Le matin, une épée avait été enlevée mais un triangle de pierre avait été remis à sa juste place, comme une pierre dans un édifice, comme une pièce de puzzle qui aurait permis de terminer une scène. De la même manière, j'associais les précédentes énigmes les unes aux autres. La présence de la mer me préparait à la septième énigme, associée à l'eau, troisième élément. J'essayais en vain de trouver le chaînon manquant de mon raisonnement. Dans mon esprit, un voile dansait devant les pistes explorées et il me semblait que je devrais encore m'égarer pour progresser dans cette aventure. Etrange manœuvre que de devoir provoquer un désordre pour que l'ordre retrouve sa place...

Il était près de 14 heures lorsque j'émergeai doucement de mes réflexions. Je repris alors le chemin de la berge pour me diriger vers le centre historique de Saint-Malo. Des troncs d'arbres étaient plantés à côté du mur qui longeait la route, permettant de briser les vagues lors des grandes marées et des tempêtes. Mais la mer était à ce moment là, bien loin de la berge. La ville était animée mais l'ambiance n'était pas étouffante. L'espace vital de chacun semblait préservé.

La Tombe de Chateaubriand, îlot du Grand Bé (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- La Tombe de Chateaubriand, îlot du Grand Bé (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Pénétrant dans l'enceinte fortifiée, je pris un sandwich afin de pouvoir continuer la visite. Je pus donc rapidement suivre le chemin de ronde qui dominait la fortification médiévale. L'îlot du Grand Bé et le fort du Petit Bé étaient accessibles. Je pris donc le chemin déserté par la mer et me rendis sur la première île qui hébergeait la tombe de Chateaubriand. Une de ses citation me revint à l'esprit : "c'est une très méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre". Observant la mer sur laquelle voguaient quelques voiliers, cette réflexion me fit toucher l'une des principales raisons que l'homme avait utilisé pour justifier des actes de barbarie. Rejeter des idées, des faits ou des personnes pour la seule raison que l'on ne peut en comprendre le sens... voici un moyen bien commode pour éviter de se remettre en question...

Je redescendis du rocher pour me diriger vers le Petit Bé. Le fort était fermé et les quelques aventuriers qui partaient à l'assaut de la citadelle en revenaient avec un air déçu. Je repris alors la direction de la terre ferme, alors que la mer recommençait sa progression cyclique.

Saint-Malo : le Grand Bé et le le fort du Petit Bé (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- Saint-Malo : le Grand Bé et le fort du Petit Bé (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Après m'être aventurée dans les méandres des petites rues du centre ville, je m'aperçu alors que la journée touchait à sa fin. Je décidai de retourner à l'hôtel pour me reposer. La mer avait déjà progressé et la plage ne tarderait pas à disparaître. Empruntant les quais, je rejoignis l'accès surélevé que j'avais utilisé quelques heures plus tôt pour me rendre sur le rocher. Celui-ci était désormais entouré d'eau et reprenait son allure d'îlot de pierre, léché par l'écume.

De retour à l'hôtel après cette brève escapade sur la Côte d'Emeraude, je pris l'épée dans ma voiture et l'apportai discrètement dans ma chambre. Mouvementée, cette journée m'avait beaucoup fatiguée. J'étais heureuse de me retrouver seule, au calme et j'étais prête à me plonger dans un sommeil réparateur. Ou bien allais-je m'abandonner à un rêve ? L'épée était posée contre le mur en face de mon lit. Le métal brillait d'une douce lumière blanche créant ainsi une faible aura.

Mais quelques minutes à la caresser du regard suffirent à avoir raison de mon état de fatigue. Je sombrai rapidement dans un profond sommeil...

Saint-Malo au soleil couchant (photographie : Philippe Contal, novembre 2006)
- Saint-Malo au soleil couchant (photographie : Philippe Contal, novembre 2006) -

Notes :

1 La Jeune Inde, 1924
2 Le Traité des cinq roues : Gorin-no-sho, Musashi Miyamoto ;
   Bushido, l'âme du Japon, Inazo Nitobe
3 "Ils ne portent pas d'armes - et ne les connaissent d'ailleurs pas,
   car lorsque je leur ai montré une épée, ils la prirent par la lame et se coupèrent,
   par ignorance", Christophe Colomb
4 Suyuf al-Rasul wa'uddah harbi-hi, Muhammad Hasan Muhammad al-Tihami,
   Le Caire, 1992
5 Vie d'Apollonius de Tyane, Philostrate
6 fr.wikipedia.org/wiki/Huit_immortels
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