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Chapitre XVIII
Louxor, Haute-Egypte 13 avril 2007 - 7 h 00 Nous étions arrivés la veille à l'hôtel "Winter Palace" de Louxor. Au bord du Nil, cet hôtel offrait également un magnifique jardin tropical qui ajoutait un charme à notre séjour. A 15 minutes à peine de l'aéroport, nous étions également à quelques centaines de mètres du temple, ce qui nous permit de nous y rendre à pieds. L'absence du second obélisque situé initialement devant le pylône du temple et installé à Paris en 1836 donnait l'impression d'un élément architectural inachevé, rappelant certaines cathédrales comme Strasbourg. Mais la comparaison s'arrêtait là. Le temple de Louxor, Opet du sud1, remontait aux XVIIIe et XIXe dynasties, c'est à dire au Nouvel Empire. Les premières constructions étaient attribuées au pharaon Amenhotep III2. De nombreux cars allaient et venaient, déposant une quantité incroyable de visiteurs du monde entier. Certains ne semblaient venir que pour être pris en photo au pied d'un sphinx, d'une statue ou d'un temple. D'autres écoutaient les commentaires de leurs guides avec assiduité. Enfin, certains curieux allaient et venaient dans le dédale monumental, portant une attention particulière à certaines constructions, certains bas reliefs... La présence de la mosquée dédiée à Abou el-Hagag semblait incongrue au sein des constructions antiques. Mais il fallait se rappeler que Louxor avait servit de lieu de culte à la gloire de Rome, puis il avait hébergé une église chrétienne, sur laquelle la mosquée avait été construite. Louxor semblait imposer le culte, au-delà des croyances religieuses. Nous visitâmes ainsi Louxor et Karnak le même jour. Bien que très dégradés, ces monuments s'imposaient par leur présence, leurs dimensions impressionnantes et la richesse de leurs décorations. Longtemps, les hiéroglyphes avaient été considérés comme des éléments de pure décoration. Fort heureusement, Jean-François Champollion, puis de nombreux autres égyptologues permirent de retrouver le sens de cette langue abandonnée dans les premiers siècles de notre ère, au moment de la fermeture des temples égyptiens.
Je fus très amusée de voir des visiteurs tourner en rond autour du gigantesque scarabée situé près du Lac sacré de Karnak. Bien qu'une légende explique ce curieux comportement3, il était amusant de voir des personnes tournant en rond, dans l'attente d'une aide extérieure comme condition de leur bonheur. Christian me servait de guide et semblait complètement intégré à la culture locale. Conducteurs de taxis et de charrettes discutaient âprement leurs services avant de nous conduire où nous souhaitions. Le soir venu, nous retournâmes à l'hôtel, profitant du cadre magnifique de la piscine et des palmiers. Très occidental, cet hôtel était confortable mais ne reflétait guère l'Egypte actuelle. Depuis le balcon de nos chambres respectives, nous pouvions admirer le temple de Louxor, situé à seulement quelques centaines de mètres de l'hôtel.
- Je reste admirative du travail qu'ont pu réaliser les anciens égyptiens, confiai-je à Christian lors de notre repas. Aurions-nous le courage d'en faire autant de nos jours avec les moyens technologiques dont nous disposons ?
- Probablement pas, Sarah, mais encore faut-il comprendre les motivations des constructeurs des temples. Le phénomène est identique dans le Moyen-Âge européen, avec le développement des églises. Ce qui pousse les hommes à se transcender, c'est la crainte de l'au-delà et la volonté de laisser une trace, de faire passer un message qui défie le temps. Que peut-on espérer si nos croyances se limitent à l'aspect matériel de notre être ? Quelles peuvent être nos motivations si notre horizon se limite à notre environnement immédiat et au seul présent ? Nous ne pouvons regretter le passé mais nous pouvons néanmoins en extraire des éléments pour notre avenir.
Notre discussion se prolongea après le repas mais la fatigue du voyage et la richesse de nos visites nous firent aller nous reposer tout de même assez rapidement. Le lendemain, nous nous rendîmes dans la Vallée des Rois4. Située sur l'autre rive du Nil, en face de Louxor, la vallée était célèbre pour ses nombreuses sépultures royales du Nouvel Empire. Malheureusement, de nombreux pillages avaient vidé de nombreux hypogées de leurs trésors depuis l'Antiquité. Cependant, outre la célèbre tombe de Toutankhamon, une seconde sépulture royale avait été découverte intacte. Baptisée KV63 (soixante-troisième tombe découverte dans la Vallée des Rois), elle avait été découverte en février 20065.
Afin de limiter la dégradation liée à l'afflux incessant des visiteurs, il n'était possible de visiter que 3 tombes dans une même journée. Certes, nous aurions pu revenir ou acheter plusieurs tickets, mais notre intérêt était de toute manière très concentré sur les scènes ornant les tombes de Séthi I er, KV17. Nous profitâmes cependant de notre passage pour visiter deux autres tombes. Christian m'indiqua l'absence d'un bas-relief rapporté par Jean-François Champollion en 18296. La déesse Hathor offrait le collier Menat au pharaon, indiquant qu'elle le prenait ainsi sous sa protection. Champollion avait traduit la fresque et plus particulièrement le texte décorant la robe de la déesse... Pénétrer dans les lieux de sépulture des grands pharaons avait quelque chose de troublant. Ces personnages étaient à l'origine de ces constructions et étaient dans l'attente de leur vie après la mort. Non seulement les visiteurs venaient troubler ces lieux mais les corps eux-mêmes étaient livrés au regard de tous. Exposées dans des musées, les momies étaient elles réellement respectées ? Etait-on si éloignés de la violation de sépulture ou de cimetières, condamnée en Occident ? La journée continua avec la découverte, pour moi, de deux autres vallées passionnantes : la Vallée des Reines et la Vallée des Nobles. Fatigués par le rythme soutenu de cette journée, nous retournâmes à notre hôtel, l'esprit rempli de scènes où les dieux donnaient la vie éternelle aux initiés.
- C'est dommage que nous ne restions pas plus longtemps Christian, lui dis-je alors que nous arrivions à l'hôtel. J'ai l'impression de manquer l'essentiel du fait que nous n'avons pas le temps d'approfondir ce que nous voyons...
- Bien sûr Sarah, mais nous aurons l'occasion d'y revenir dans quelques mois... et également dans le passé. Tu dois bien te douter que ce voyage n'est que préparatoire à notre mission.
Peu convaincue malgré cette explication, je restai donc avec ma soif de connaissance face à l'immensité que représentait pour moi la culture égyptienne. Les explorateurs occidentaux du XVIIIe et XIXe siècle ne s'y trompèrent d'ailleurs pas. Malgré l'état dégradé de nombreux temples, les réalisations monumentales de l'Ancienne Egypte semblaient encore vivantes. Leur démesure, leurs richesses leur conféraient une aura d'immortalité. Les pharaons avaient-ils eus finalement raison ? Le lendemain, nous partîmes tôt afin de nous rendre à Abydos. Situé à 170 km au nord de Louxor, nous devions nous y rendre avec un convoi encadré militairement. Abydos remontait à la période prédynastique. Non loin de là, la première capitale du Royaume des Deux Terres, Thinis, avait été utilisée par les deux premières dynasties. Au Moyen Empire, Abydos devint le principal centre religieux de l'Egypte, avec les fameux Mystères d'Osiris. Christian me rappela la légende d'Osiris. Fils aîné de Geb et de Nout, Osiris vit le jour à Thèbes. Quand son père se retira au ciel, Osiris lui succéda en qualité de roi d'Egypte et épousa Isis, sa sœur. Issus du ciel et de la terre, Osiris et Isis furent le premier couple de rois-dieux à vivre parmi les hommes. Osiris devint alors un souverain éclairé et apprécié. Il était surnommé Ounophris, "l'Etre bon". Envié par son propre frère Seth, incarnation du désordre, il devint alors la victime d'un complot. Au cours de la vingt-huitième année de son règne, alors qu'Osiris revenait victorieux d'une longue campagne de conquêtes, Seth profita des fêtes organisées à cette occasion pour inviter son frère à un banquet. Au cours de la soirée, il promit d'offrir un grand coffre à celui qui l'emplirait parfaitement. Réalisé aux dimensions d'Osiris, le coffre fut refermé alors qu'Osiris l'essayait. Seth le jeta alors dans le Nil. Dépitée, Isis partit alors à la recherche de son frère et époux, la fameuse Quête d'Isis. Entraîné vers la mer, le coffre fut transporté par les flots jusque sur les côtes de Phénicie, au pied d'un tamaris qui, croissant avec une étonnante rapidité, le cachait désormais entièrement dans son tronc. Malcandre, roi de Byblos, choisit cet arbre pour étayer le toit de son palais et le fit couper. Celui-ci se mit alors à répandre une senteur exquise dont Isis entendit parler. Elle en comprit le sens et se rendit aussitôt en Phénicie où on lui remit la colonne miraculeuse d'où elle en retira le cercueil de son époux. De retour en Egypte, Isis cacha le cercueil dans les marais de Bouto afin de le protéger des conspirations de Seth. Une partie de chasse permit cependant à ce dernier de découvrir le corps d'Osiris qu'il choisit alors de couper en quatorze - ou seize selon les différentes versions de la légende - morceaux qu'il dispersa. Isis se mit donc à la recherche des précieux débris et les retrouva tous, à l'exception du phallus qu'un poisson du Nil, à jamais maudit pour ce crime, avait entièrement dévoré. La déesse reconstitua le corps d'Osiris, en rajustant adroitement les fragments les uns aux autres. Son neveu Anubis les momifia, puis la déesse magicienne, aidée de sa sœur Nephthys, de Thot, le vizir du défunt et d'Horus, son fils conçu par union avec le cadavre de son mari, redonna le souffle de la vie à Osiris à l'aide de formules magiques. Pour la première fois, les rites de l'embaumement qui permettaient l'accès à la vie éternelle furent donc pratiqués. Ressuscité et désormais à l'abri de la mort, Osiris quitta la terre pour se retirer dans les "Champs élysées" et laisser le trône terrestre à son fils Horus. Ce dieu au corps d'homme et à tête de faucon deviendra alors le modèle parfait de tous les rois à venir.
Osiris était donc le dieu du renouveau, celui qui renaissait éternellement. Il était également la personnification de la terre fertile du delta et des champs cultivables, le garant de l'équilibre du monde - la Maât - et des cycles naturels : mort et renaissance, sécheresse et fertilité, disparition et réapparition de l'étoile Sothis. Seize nomes ou provinces furent ainsi dépositaires des reliques d'Osiris, les différentes parties du corps d'Osiris. Abydos devint le centre le plus important, dépositaire de la tête du dieu.
- Cette légende véhicule les bases de cinq concepts clés la religion et de la politique égyptienne, me dit alors Christian. La croyance en la "résurrection" après la mort. Le rôle majeur du principe féminin, incarné par Isis, dans la "résurrection" : le sang royal se transmet par les femmes. Le pouvoir royal est hérité par le fils du roi : Horus fils d'Osiris. Le désordre, incarné par Seth, est un mal nécessaire pour aboutir à l'ordre : la royauté, d'Horus puis des pharaons. Et la momification.
- Mort et renaissance, Principes féminin et masculin, ordre et désordre... les clés n'ont pas changées, lui répondis-je.
- Non, mais le plus important est le travail du pharaon, qui est d'être garant de la Maât, c'est-à-dire d'organiser et assurer l'unité du pays. Indissociable du fait de repousser Isfet, principe contraire, synonyme de désordre et parfois représentée sous une forme féminine tenant un fouet.
- Le prêtre-roi offre aux divinités une statuette de Maât, signifiant ainsi qu'il est "maâty", "juste de voix". C'est la scène que l'on peut voir dans le temple de Sethi Ier, continuai-je avec enthousiasme, me rappelant des exposés de mon grand-père.
- Oui Sarah, me répondit Christian, tel est le but de notre voyage, retrouver cette scène pour la vivre pleinement. C'est cette acception que nous devons retenir de Maât en évacuant ce qui peut nous paraître désuet ou dangereux. En effet, Maât pouvait également être vue comme vecteur d'une stabilité excessive où il était demandé à l'individu de se fondre dans un tissu social. Or l'ordre et le désordre sont des éléments indissociables, comme les deux faces d'une même pièce. Remarque à ce propos que l'on ne peut en regarder directement, sans miroir, les deux faces en même temps.
- Le pavé mosaïque ou échiquier n'est pas non plus étranger à cette base symbolique de la pensée égyptienne, complétai-je.
Mon grand-père m'avait déjà instruite quant au symbolisme de Maât. Le sceau qui protégeait les enveloppes contenant les énigmes jalonnant mon parcours depuis plusieurs mois portait d'ailleurs la plume de Maât. La plume faisait également partie de la décoration gravée sur la lame de mon épée. Nous eûmes la chance de pouvoir contempler le temple de Sethi I er 7 pendant plusieurs heures. Le pharaon semblait vouloir nous faire vivre un rituel intemporel. Du redressement du pilier Djed, symbole d'Osiris à l'offrande de Maât par le pharaon, le rite prenait tout son sens. Décrypté, il quittait son voile religieux pour retrouver son essence spirituelle, devant être vécue avec humilité par le pharaon8, et par tout être humain.
Nous visitâmes également, seulement de l'extérieur du fait de la présence d'eau, l'Osireion9. Abydos était surnommé l'"île de Maât". Un long corridor, couvert de textes religieux funéraires, empruntés au Livre de ce qu'il y a dans l'au-delà - abusivement appelé Livre des morts - et au Livre des portes, ouvraient sur un vestibule. En tournant à angle droit, on parvenait, après avoir traversé plusieurs pièces, à la chambre centrale conçue comme une île entourée d'un canal, lui-même bordé par un mur où étaient creusées dix-sept niches. L'accès à l'île se faisait uniquement par deux escaliers partant du fond du canal. L'île était creusée de deux cavités qui auraient été destinées à abriter le sarcophage et les vases canopes. Ce dispositif, partiellement couvert et qui était bordé d'une butte plantée d'arbres, symbolisait le tertre solaire émergeant des eaux primordiales où la germination du blé devait rappeler la résurrection d'Osiris. La dernière salle voûtée, en forme de sarcophage, avait été décorée d'un plafond astronomique. Etait-ce seulement le cénotaphe de Sethi I er ? Ou bien manquait-on encore d'éléments archéologiques permettant de mieux comprendre le lieu et sa fonction ? Christian m'avait ainsi fait un exposé brillant sur ce temple. Plusieurs visiteurs avaient été attirés par sa présentation mais n'osèrent lui poser de question, nous laissant à nouveau seuls devant les ruines envahies partiellement par les eaux.
- C'est ici que nous reviendrons bientôt avec Yanis, me rappela Christian.
- Je suis certaine d'être déjà venu en ces lieux.
- Tout a commencé ici, compléta-t-il et tout devra y recommencer. La notion de centre dépend du point à partir duquel on se place mais il est des lieux porteurs de sens. Le temps, la perte de la signification, l'intérêt matériel sont autant de facteurs qui dénaturent les fondations mais celle-ci n'ont pas disparues. D'un point de vue archéologique, Abydos n'a pas livré tous ses secrets. Remontant à la période prédynastique et probablement même à la préhistoire, il existe encore de nombreux artefacts à retrouver et beaucoup de travail pour en comprendre l'importance. Les plus anciens monuments, construits le plus souvent en bois et en brique, ont été pillés non seulement pour leur contenu marchand mais également pour en retirer du sebakh, terre fertilisante, provenant des sites antiques et encore utilisée comme engrais. Comme les pierres de nos châteaux forts ont été utilisées pour construire des maisons et des fermes, les matériaux ont été ici utilisés à des fins très pragmatiques. Fort heureusement pour les sites antiques, non seulement le poids de certaines pierres fut rédhibitoire pour les voleurs mais la progression du désert fut également un excellent moyen de préservation des sites !
Après quelques heures de visite, nous retournâmes vers le convoi qui nous permit de retourner à Louxor. Notre voyage touchait à sa fin. Du Pays Cathare à l'Egypte antique en passant par la Bretagne, des questions et réponses m'avaient été livrées, aiguisant ma curiosité, m'orientant dans un apparent labyrinthe où les cloisons étaient parfois plus denses que la matière : l'esprit humain. Nous retournâmes en France et nous séparâmes en nous donnant rendez-vous, comme convenu au Mont-Saint-Michel, le 21 juin au Dolmen des Fées, dans le Minervois...
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