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Chapitre XX
Dolmen des Fées, Pépieux-Minervois, France 21 juin 2007 - 7 h 30 Peu après avoir pris connaissance de la huitième énigme, j'exposai à Christian et Yanis ce que j'avais vécu.
- Tu as repris contact avec l'acte fondateur de notre lignée, Sarah, me confia alors Christian. La double initiation à laquelle tu as participée représente ce qui a présidé à notre création.
- Double initiation, lui demandai-je ? S'agit-il de la mienne aujourd'hui et de celle de mon... ancêtre ?
- En effet, répondit Yanis. Tu as assisté à ce qui devint plus tard le mythe d'Osiris. La séquence que tu as vécue n'a jamais été inscrite sur les parois des temples ni sur des papyrus. Ce n'est que beaucoup plus tard que le rite se formalisa comme il est aujourd'hui connu des égyptologues. Osiris, le "Seigneur de l'Ouest", n'est apparu que vers 2 500 avant Jésus-Christ. Mais la mort symbolique est au coeur de toute initiation. La mort du "vieil homme" représente l'inévitable abandon d'un passé qui doit laisser la place à un nouveau présent, pour bâtir le futur. Le monde est ainsi en perpétuel renouveau, quotidiennement, lorsque le disque solaire apparaît à l'horizon le matin. Il est alors identifié à Kheper, le scarabée qui sort du sable à cet instant. Aussi étrange que cela puisse paraître au troisième millénaire, l'Ancienne Egypte ne voyait aucune incompatibilité entre cette perpétuelle création et la stabilité que devait assurer le pharaon. Voici très certainement une des clés qui permet de comprendre la durée exceptionnelle du Royaume des Deux Terres. La stabilité symbolisée par l'offrande à Maât, que devait faire quotidiennement pharaon. Ainsi, le roi établissait des liens sûrs et permanents entre le démiurge et sa création.
Assis sur les pierres du dolmen, nous échangeâmes longuement sur l'Ancienne Egypte et les parallèles qui s'établissaient avec notre travail. Car nous avions bien un travail à effectuer. Cette aventure ne se limitait pas à quelques voyages mais ceux-ci ne constituaient qu'une introduction à ce que nous devions réaliser.
- Tous les temples sont des reconstitutions, des cadres de mise en scène de cette symbolique de la mort et de la renaissance, développa Christian. Les dolmens ne sont pas des cimetières abandonnés. Il s'agissait, pour ceux qui les ont construits, de faciliter le passage des défunts vers l'au-delà. Les églises chrétiennes ne sont pas non plus des funérariums, même si bon nombre d'entre elles possèdent des tombes ou des reliques. Même dans la construction, certains éléments ne manquent pas de surprendre par les parallèles qui peuvent être établis. Ainsi en est-il des dolmens et des pylônes qui protègent l'entrée des temples égyptiens. De la même manière, l'obélisque, matérialisation des rayons du soleil, est une forme avancée de ce que les menhirs furent bien avant eux.
Un décloisonnement s'était opéré en moi. Je conservais des éléments de mon référentiel culturel mais j'admettais plus facilement des parallèles entre des évènements apparemment disjoints. J'avais compris que la proximité symbolique, si elle ne correspondait pas à un lien de filiation, mettait en lumière une forme d'égrégore, dépassant le cadre de l'esprit individuel humain. Il n'était pas rare que des découvertes scientifiques soient réalisées en même temps par des équipes différentes, géographiquement très éloignées. Il ne s'agissait pas seulement d'un phénomène naturel qui devait conduire à des conclusions identiques, mais la démonstration qu'un lien subtil unissait les être humains, au-delà des individualités. Nous abordâmes alors ce qui nous avait conduit à recréer ensemble cette communauté. Christian prit la parole :
- Avant de réaliser notre mission, celle que nous avions programmée voici quelques millénaires, nous devons encore effectuer un voyage en Egypte. Celui-ci devra s'effectuer aujourd'hui - à notre époque - mais également au point zéro, lorsque notre Communauté fut mise sur pieds.
- Nous avons quelque chose à te montrer Sarah, qui est la clé de notre rencontre. Cependant, le lieu ne s'y prête pas. Nous allons retourner chez Christian.
Nous redescendîmes sur le parking et reprîmes le chemin de la vallée ariégeoise. Je suivis Christian et Yanis. A plusieurs reprises, j'eus l'impression que nous étions surveillés. Des voitures noires semblaient jalonner notre chemin, nous suivant pendant plusieurs kilomètres puis laissant la place à un autre véhicule du même type, formant un relais insolite. En fin de matinée, nous nous retrouvâmes dans la cours de la maison de Christian.
- Christian, Yanis, n'avez-vous pas remarqué les voitures noires qui nous ont suivis depuis Pépieux-Minervois, demandai-je à mes compagnons ?
- Oui Sarah, me répondit Christian. Je suis d'ailleurs étonné que rien n'ait été tenté jusqu'à présent. Mais si l'ordre a besoin du désordre, l'inverse est aussi vrai. Je suppose qu'ils attendent un moment précis pour se manifester.
- Mais de qui s'agit-il ?
- Ce sont les "Frères du Chaos", symboliquement les fils de Seth.
Christian et Yanis me racontèrent alors cette étrange aventure qui durait depuis plusieurs millénaires. La "Communauté du Laurier" et les "Frères du Chaos" se combattaient parfois en véritables actions guerrières, mais le plus souvent de manière indirecte, en agissant sur les hommes. De nombreuses catastrophes avaient été guidées par les "Frères du Chaos", du déclin de l'Egypte aux guerres "mondiales" du XXe siècle.
- Mais si ils savent qui et où nous sommes, pourquoi ne sont-ils pas déjà ici, demandai-je ?
- Très certainement parce que les deux éléments ne sont pas encore réunis, me répondit de manière énigmatique Yanis. Mais entrons dans la maison pour continuer notre discussion. Prends également ton épée Sarah. Tu en auras bientôt besoin.
A la différence de mon dernier séjour chez Christian, nous n'avions plus besoin d'un feu de cheminée pour nous tenir chaud. Il était plus agréable d'ouvrir les fenêtres pour créer un courant d'air. Cependant, elles restèrent closes, nous permettant de discuter plus librement, à l'abris d'éventuelles oreilles indiscrètes. Christian s'était absenté durant quelques minutes et revint avec un objet long emballé dans une épaisse couverture blanche. Il posa l'objet sur une table basse et en découvrit le contenu. Ce fut une épée magnifique dont le métal brillait qui se révéla à nos yeux.
- Je me rappelle, dis-je soudain à mes compagnons. Cette épée, nous l'avons depuis que l'Ordre du Temple a été dissout. Le texte qui figure a d'ailleurs été réalisé le soir où nous l'avons reprise au dernier Grand Maître. "Al cap dels sèt cent ans, verdejara lo laurèl", cette phrase en occitan rappelle le deuxième élément nécessaire à la renaissance du Laurier...
- Je vois que tu renoues le contact avec nos vies passées Sarah, me répondit Christian. En effet, cette épée est bien celle qui a été, pendant près de deux siècles, gardée par les templiers. Ceux-ci n'en ont d'ailleurs jamais rien su, sauf les quelques initiés qui guidaient l'ordre en Orient et en Occident. Lorsque nous avons remis l'épée au premier Grand Maître, nous pensions que l'Ordre résisterait à ses immanquables détracteurs. C'était sans compter la capacité à détruire des "Frères du Chaos". Ceux-ci ne se sont jamais manifestés à visage découvert et l'histoire ne les connaît pas. Pourtant ce sont eux qui guidèrent, par exemple, le roi de France Philippe le Bel à détruire l'Ordre. La position politique et financière du roi étant très fragile, il ne leur fut pas difficile de trouver des arguments pour toucher son point sensible. Les templiers représentaient une alternative à la féodalité, une possibilité de construire l'Europe avant l'heure, de manière transnationale. Ils représentaient également un formidable outil économique qui pourrait permettre de remettre à flot le trésor royal, alors en très mauvaise posture.
- Mais l'origine de cet objet symbolique remonte beaucoup plus loin, où nous devrons nous rendre bientôt, continua Yanis. Le fait que ce soit un laurier a son explication dans le lieu où notre communauté a pris naissance : Henen-nesut, plus connue par son nom grec Hérakléopolis. Il s'agissait de la capitale du vingtième nome, ou nome supérieur du Laurier Rose. Son nom signifie "maison de l'enfant royal". Peut-être te rappelles-tu de ce à quoi cela correspond, Sarah ?
- Non, mais j'ai l'impression d'être directement concernée...
- Oui, mais nous verrons cela plus tard. Cette épée, lorsqu'elle aura retrouvé son rôle magique, porte un nom : Khetemet. A l'origine, il ne s'agissait pas d'une arme mais d'un objet protégé à Oum el-Kaab, l'actuel Abydos. Ce nom signifiait "la mère des vases". Car Khetemet était un vase, celui que tu as vu dans ton dernier voyage...
Le vase avait été transformé, dans son aspect, mais pas dans son essence ni dans son rôle. Le vase contenait et protégeait. L'épée devait également contenir et protéger. Pourtant, l'épée qui était posée sur le linceul possédait un pommeau évidé, comme si quelque chose manquait. Je me rappelais que quelque chose devait être présent dans le pommeau pour rendre à l'épée sa puissance et lui permettre d'agir. La présence de trois symboles de Maât ne me surprit pas. La plume était gravée sur la lame et elle ornait les extrémités de la garde. La transformation de Khetemet avait été réalisée alors que le symbolisme avait lui-même évolué, masquant des vérités sous un voile épais. A l'époque ptolémaïque, de nombreux symboles avaient déjà perdu leur sens et le rite d'Osiris, par exemple, s'était peu à peu modifié en une fête des moissons. La décadence du royaume, même si il avait inspiré d'autres civilisations comme Sumer, la Grèce, Rome... avait laissé décliner l'essence même de ce qui avait été ses origines. Le contenant et le contenu furent alors séparés. D'un vase, Khetemet devint une épée. Cette transformation laissa des traces dans la littérature de l'Occident médiéval de la chevalerie au Graal. Tout était accessible à ceux pour qui la lecture des symboles était possible. De nombreuses organisations transmettaient encore une symbolique sans en comprendre le sens... mais demandait-on à une télévision de comprendre les messages qu'elle véhiculait ? Ainsi, Khetemet était prête à reprendre son rôle mais elle devait revenir là où elle avait été créée. Nous devions alors lui redonner vie en lui associant son complément, celui qu'elle avait perdu lorsque l'Egypte avait oublié ses racines symboliques et sa capacité à la protéger. Formant un triangle, nous étions les trois à contempler Khetemet. Chacun de nous possédait sa propre épée. J'avais Sopdet devant moi. Christian avait pris son épée médiévale et Yanis avait, pour la première fois depuis notre rencontre, également une lame à ses côtés. Il s'agissait d'un sabre à lame courbe, comme un cimeterre du Moyen-Orient. Il est des instants où les paroles qui pourraient être prononcées ne feraient que perturber la magie. Aussi nous restâmes un temps indéfini à contempler Khetemet. Sans se concerter, nous avions formé une chaîne en nous tenant par la main. Soudain, plusieurs grosses voitures noires pénétrèrent dans la cours de la maison. Bruyamment, provoquant un nuage de poussière, les voitures stoppèrent et des personnes en sortirent. La chaîne formée, nous n'avions plus qu'à l'activer pour nous transférer... De l'intérieur de la maison de montagne de Christian, nous nous retrouvâmes dans la même position, mais sous un soleil de plomb, dans une cours intérieure d'une maison typiquement orientale. Un magnifique jardin décorait l'intérieur de la cour à ciel ouvert au centre de laquelle une fontaine jaillissait.
- Vous voici mes amis. Soyez les bienvenus !
Un homme nous avait rejoint, probablement le maître des lieux... que je ne connaissais pas.
- Sarah, nous te présentons Rafed, notre hôte pour quelques temps.
- Bonjour. Votre prénom me semble bien choisi, répondis-je : "Qui aide et porte secours".
- Merci Sarah, mais je pense que le tutoiement nous permettra de compenser cette présentation sommaire.
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